Voyez-vous, j’avais un passif compliqué. Pendant longtemps, je fus une victime. Une personne fragile à la personnalité indéfinie. Je vivais dans la peur du jugement des autres et des conflits. À cette époque, je vivais une bataille interne qui me détruisait. J’avais des passions, des choses à dire, mais à force d’humiliation je finis par devenir quelqu’un d’autre pour satisfaire mon entourage et cesser de souffrir. Une illusion dans laquelle je m’enfermais et qui ne faisait que me détruire un peu plus chaque jour. Mais tout cela fini par s’écrouler après une belle dépression qui me fit réaliser ce que j’étais en train de devenir. Une autre.
Il me fallut des années pour remporter cette bataille et être celle que je suis aujourd’hui. C’est pourquoi je haïssais par-dessus tout avoir peur. C’était un sentiment qui, exprimé trop longtemps, avait tendance à me mettre terriblement en colère.
Je me précipitai vers le livre, le visage transformé. Quelques larmes réussirent à échapper à mon contrôle, mais n’exprimaient que de l’impatience et de l’agacement. Je me jetais sur le livre et l’arrachai sans retenue à sa protection de plastique. Je ne fis pas attention aux sensations étranges que me laissa l’objet. La colère était un sentiment bien plus fort.
– Qu’est ce que tu me veux, soufflai-je menaçante comme si cet objet pouvait ressentir la peur. Tu veux que je te lise ?
Je le pris alors fermement dans mes mains et le jetai violemment sur le mur. Je ne m’attendais pas à ce qu’il rebondisse étrangement et retombe à terre, ouvert. La surprise me fit reculer brusquement et, ayant les chevilles assez fragiles dues à plusieurs entorses à répétition, je tombai à terre en me blessant. J’insultai le vide et empoignai ma cheville blessée avant de lancer un regard assassin au livre. Tout était de sa faute. Je me traînais jusqu’à lui pour le fermer. J’aviserai plus tard de la marche à suivre. Pourtant, à chaque centimètre parcouru mon envie d’en lire le contenu fini par supplanter mon idée première, comme s’il se faisait plus séduisant et moins dangereux.
Je me penchai d’un œil curieux au-dessus de la page à laquelle le livre s’était ouvert.
« Pour accroître les pouvoirs magiques et les dons de clairvoyance » disait la première ligne. J’avançai une main vers le livre comme hypnotisée. Toute trace de crainte ou de colère avait définitivement disparu. Je passai une main légère sur le papier épais et parsemé d’encre puis tournai une page pour lire un autre titre  » Communiquer avec les autres mondes ». Mais ce ne fut pas l’étrangeté des titres que présentait le livre qui m’intrigua.
– Pourquoi j’arrive à te lire ? Me demandai-je.
Le texte était écrit dans une langue que je ne connaissais clairement pas et dont les signes m’étaient inconnus. Soudainement curieuse, je soulevai rapidement le livre pour en voir le titre au dos. Les mêmes symboles étaient présents. Je compris alors que j’avais réussi à les lire sans m’en rendre compte à la bibliothèque. « Véritable Vérité » lisais-je toujours, abasourdit. Je revins sur les pages. Le texte que je fixai était constitué, comme le titre et le motif sur la couverture en cuir, des mêmes lignes verticales et horizontales.

La sonnette de la porte retentit, me causant presque un arrêt cardiaque. Je posais une main délicate sur mon cœur pour le calmer et reportai mon attention sur l’entrée. Je me levai péniblement et boitillai comme une malheureuse pour aller ouvrir.
– Bonjour. Dis l’homme en face de moi. Je viens vous apporter votre courrier. Il faudrait dire à la poste de faire attention.
Il ricana légèrement et je souris pour qu’il ne se sente pas seul. Il aurait pu balancer mon courrier dans ma boîte à lettres mais au lieu de ça, il s’était déplacé. J’appréciai l’attention. Dans d’autre circonstance j’aurais apprécié la visite de mon beau voisin et son humour. Avec son un mètre quatre-vingt-cinq, sa barbe et ses cheveux bruns, ses yeux clairs et sa musculature avantageuse. Sans parler de sa voix qui pouvait faire fondre n’importe qui, si nous souhaitons ne pas être vulgaires. Mais aujourd’hui, avec ma cheville douloureuse, ce livre possédé qui me suivait partout et la découverte de mes capacités linguistiques étendues, je n’arrivais pas à me concentrer sur sa beauté. Alors je me contentai d’afficher un sourire radieux et hypocrite. Certes, je n’aimais pas faire semblant, mais je n’avais aucune raison de partager ma mauvaise humeur avec cet apollon.
Je pris donc mon courrier et le remerciai.
– Au revoir, lui dis-je de manière un peu trop suave quand vint l’heure de nous quitter.
– Passez une bonne journée.
Quand il commença enfin à s’éloigner, je fermai la porte de mon appartement et m’y adossai comme si cette rencontre avait pompé toute mon énergie. J’étais resté droite et digne devant mon voisin, mais une fois dans l’intimité, je gémis de douleur et de frustration. Je me laissai tomber à terre une nouvelle fois, car il était plus facile de se déplacer de cette manière avec une cheville en moins même si vous aviez l’air misérable, et me traînai vers le livre.
Allongé devant lui, je me mis à l’observer attentivement. Il était écrit en plusieurs langues, l’une composée des lignes que je ne comprenais pas, une autre qui ressemblait fortement à du gallois, même si je n’en étais pas sûr, tandis que le reste était un mystère. Pour une amoureuse des langues comme moi, c’était frustrant. Conséquence de mon amour pour la lecture, j’avais développé un goût accru pour les langues étrangères, les mythes et l’histoire. Surtout l’histoire ancienne. L’histoire moderne ne m’intéressait absolument pas.
Je le refermais brusquement quand je réalisai qu’il devenait de plus en plus attirant. Comme dans la bibliothèque, il voulait que je le dévore tout entier, et je n’y céderai pas. Non pas que je n’en eusse pas envie, mais une petite voix me disait que si je le faisais il risquerait de se passer des choses. Et je ne voulais pas que des choses arrivent. Je le repoussais doucement sous mon lit pour le soustraire à ma vue et me levai maladroitement pour faire semblant que rien ne s’était passé.
Mais rappelez-vous, j’étais un être faible. Je résistai à la tentation le reste de la soirée, réussissant à détourner mon esprit de ce maudit livre. J’écrivis un peu, regardai une série télé, lu un livre et fini de me préparer pour aller dormir sur une musique de Taylor Davis, violoniste des temps moderne que j’appréciais tout particulièrement. Mais une fois la nuit tombée et allongé dans mon lit, seule avec mes pensées, je cédai. C’était presque une torture de l’entendre m’appeler, me supplier de l’ouvrir à nouveau. J’eus même l’impression que mon mal de crâne revint en puissance pour me punir de l’avoir refermé.
Je me redressai sur mon lit comme un vampire dans sa tombe et allumai la lumière Après avoir poussé un soupir de résignation je me penchai sur le rebord du lit en prenant soin de ne pas appuyer sur ma cheville blesser et attrapai fermement l’énorme livre qui n’avait pas quitté le dessous de mon lit. Je le posai sur mes genoux, respirai un grand coup, puis l’ouvris à la première page. En même temps que j’exauçais son souhait, ce dernier me libéra de sa pression et je me détendis. Mon mal de crâne aussi s’atténua jusqu’à disparaître.
Face à ce phénomène je restai immobile un instant, à la fois impression et effrayé. Pourtant, au lieu de céder à la peur et de le refermer, je lus attentivement les premières lignes la voix légèrement tremblante (du moins elle l’était dans ma tête). « Véritable vérité. Histoire de la magie et des dieux » Disait le titre. Je poursuivis. « La mort touchera les non initiés » avertissait de petit caractère un peu plus bas sur la page.
– Okay ! M’exclamai-je doucement les yeux écarquillés sur cette phrase.
Étant donné que ce livre avait la possibilité de me suivre et dégageait une énergie étrange, je n’avais aucun doute sur la véracité de cet avertissement. Malgré tout, je tournais la page. Le livre ne m’avait pas suivi pour rien après tout. Sans doute voulait-il que je le lise. Ce que j’allais faire assurément.
Cette nuit, je ne pris pas le temps de lire tous les détails du livre, juste de les survoler histoire de me faire un premier avis. À l’intérieur étaient regroupés des textes qui semblaient traiter de l’histoire de certains peuples celtiques, si ce n’est plus. La quantité d’information semblait impressionnante et je me promis d’y revenir plus tard, armé d’un carné de note. De nombreuse page parlais des dieux, semblait-il, et également de formule magique comme celle que j’avais vue quand le livre s’était ouvert pour la première fois. L’ouvrage était écrit en plusieurs langues, dont la plupart m’étaient inconnus, ou du moins elle semblait trop ancienne pour ressembler à leur équivalent moderne. Mais ce qui était le plus étrange était que, bien que je ne les connaisse pas toute, j’étais capable de les lire sans exception (y compris l’écriture faite de lignes).
Toute trace de peur ou d’anxiété avait quitté mon corps pour laisser place à une soif avide de connaissance et de curiosité. Ce livre était clairement une mine d’or. Même si, je ne voyais pas l’intérêt des formules magique, les informations historiques pouvaient être très intéressantes à explorer. Sans m’en rendre compte je passai une grande partie de la nuit à lire des éléments à droite et à gauche sans réel logique, simplement pour m’imprégner de l’essence du livre. Il devait y avoir des milliers de pages dans cet énorme ouvrage toutes parsemées d’écriture en patte de mouche, rendant la lecture parfois très compliquée.
Je m’étais souvent intéressé au peuple grec et romain dans l’antiquité, j’appréciai énormément l’histoire de l’Asie dans son ensemble et celle d’Egypte. J’étais presque incollable sur le sujet. Toutefois, je ne m’étais jamais penché davantage sur les Celtes, et le peu que j’avais pu en lire ce soir me donnait envie d’approfondir le sujet. Malheureusement, la nuit était bien avancée et quand je baillais, mais yeux se fermaient automatiquement, rendant la lecture inutile. Je décidai donc de refermer le livre à contrecœur et le posai dans le coin de mon lit.
Heureusement, mon mal de crâne ne revint pas et je pus m’endormir très rapidement. À croire que la seule chose qui l’avait causé n’était pas la chaleur mais ce livre étrange.

Une douleur dans la nuque me réveilla brutalement. S’était comme une coupure. Je repensais au couteau que j’avais dû laisser sous mon oreiller et jurai, la tête dans le noir, contre ma propre stupidité. Je tâtonnai quelque instant dans le vide, la tête encore prise de sommeil et fini par atteindre l’interrupteur de ma lampe. Quand je l’allumai, j’eus un mouvement de recul qui m’arracha une grimace alors je m’appuyais sur ma cheville blessée. Du sang était étalé sur tout l’oreiller.
Je portai une main tremblante à ma nuque et compris que je m’étais sévèrement coupée. La surprise passée, je me jetai sur mon oreiller pour dévoiler le coupable. Mais ce dernier n’était pas là. Je l’avais bien retiré avant d’aller dormir et ce dernier avait retrouvé ses copains dans ma cuisine.
Avant que je comprenne comment je m’étais blessé, une autre douleur me prit au même endroit puis s’étendit lentement vers le bas sans s’arrêter. Ma bouche s’ouvrit dans un cri silencieux alors que j’agrippai ma nuque douloureuse. J’avais l’impression qu’un scalpel invisible me tailladait. Le supplice fut de plus en plus insupportable et les coupures semblaient plus profondes à chaque passage. Une sensation de brûlure intense s’étendit jusqu’au milieu de mon dos. Je poussais un cri bien audible cette fois pour essayer d’extérioriser cette souffrance que je ne comprenais pas et me levai du lit prestement comme si cela allait me sauver de mon agresseur invisible. Mon corps céda sous ma cheville qui n’avait pas changé d’état, et la surprise me fit tomber à terre, étalant du sang sur le sol.
J’avais l’impression d’être dans un film d’épouvante. Je me redressai difficilement en sanglotant, alors qu’une force mystérieuse continuait de me lacérer le dos sans vouloir s’arrêter. Mon regard se posa sur le livre, qui n’avait pas bougé. Un peu de sang avait giclé dessus et se confondait parfaitement à la couverture en cuir rouge.
Non, c’était pire. Je découvris avec horreur que le sang que j’avais étalé dessus par accident était lentement absorbé par cette abomination.
Je voulus me relever pour le cacher, pour l’éloigner de moi, quand la sensation d’un poignard qu’on m’enfonçait dans l’échine m’arracha un hurlement terrible, qui agita mon corps tout entier. L’instant d’après je m’écroulai à terre, inconsciente.

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