Le plan de Jane est simple. Basé sur des années d’observation, il ne souffre d’aucune faille. Pourtant, le plus difficile a été de faire accepter à l’ensemble de l’équipe son principe de base : s’allonger avec les vers !
Une fois les Pratiques finies, il y a toujours un ou deux jours de flottement pendant lesquels les Novices dernièrement diplômées changent de dortoir. Les nouvelles Mères Intermédiaires prennent leurs fonctions et déménagent pour de petits appartements. Ces dernières sont un petit nombre, car peu de Pures arrivent jusqu’à ce niveau de maîtrise. Certaines années, il n’y en a aucune. Aujourd’hui, elles seront trois, mais personne ne se souviendra de leurs noms.
À la suite des différentes épreuves, il faut nettoyer, réexpédier les vers et lancer de nouvelles cultures tant de plantes que de champignons. Ceci met le Cloître dans une confusion totale. Durant cette courte période, de nombreuses allées et venues de livreurs, de déménageurs et de jardiniers emplissent le parc de navettes. En réalité, cette pseudo-confusion ne dure qu’un jour. C’est aujourd’hui : le dix-sept juin.
Fille d’un Haut Dignitaire, Jane Brives a été privilégiée par l’ancienne Mère Suprême. C’est ainsi qu’elle a pu tout à loisir d’étudier les différentes possibilités d’évasion. Elle était relativement libre de ses mouvements.
Mais depuis le décès de sa protectrice, elle redoute l’actuelle femme en noir. Cette dernière a accédé à son poste non seulement parce qu’elle a un Don puissant, mais aussi parce qu’elle est cruelle. Elle a assigné à Jane une tâche difficile.
Âgée de trente ans, cela fait maintenant dix ans qu’elle a la même routine chaque année. Par moment, elle ne sait plus ce qu’elle déteste le plus : l’odeur des chairs brûlées ou les vers. Son corps fin et svelte ne laisse pas supposer sa force. Jane Brives a des muscles puissants. Des années à soulever des corps inanimés lui ont conféré une certaine résistance.
La Mère Intermédiaire est responsable de remettre les vers qui ont préparé la terre en vue des Pratiques, dans leur coffre. Elle doit également éliminer toutes les plantes utilisées et faire incinérer les jeunes filles décédées pendant l’épreuve. Son attribution est un tout. La Mère Suprême veut que la fille de Haut Dignitaire se souvienne que le Pouvoir Central est tout puissant, qu’il ne fait pas de favoritisme.
Mademoiselle Brives sait ce qu’être seule veut dire, car elle n’a pas eu de Préceptrice. Dans l’histoire du Manoir, c’est une exception ! C’est sûrement pour cela qu’elle veut agir en groupe. Elle aime prendre soin des autres, cela donne un but à sa vie. Elle est une Pure et même si elle n’a pas enduré les Pratiques avec autant de violence que les autres Novices, elle connaît la Douleur.
Pire encore, comme toutes les Mères Intermédiaires, elle fait passer les Pratiques. Elle donne également des cours afin que les futures Novices se préparent à la Douleur. Ces études infligent un aperçu même léger de ce que les jeunes filles endureront. Jane pendant des années leur a apposé spores de champignon et bactéries en tout genre sur le corps. Même si cela a permis à beaucoup de fabriquer des anticorps, les préparant au mieux à la Douleur, mademoiselle Brives sait qu’elle a fait souffrir des âmes innocentes.
La vie de Jane se résume, onze mois sur douze, à infliger de façon hebdomadaire de petites souffrances à de jeunes filles. En juin, elle les regarde endurer l’agonie de la Douleur puis elle les incinère. Comment pourrait-elle oublier que le Pouvoir Central est tout puissant ? Pourquoi voudrait-elle rester ici ?
Jane pense à s’évader depuis qu’elle a quinze ans, depuis son premier jour au Cloître. Elle a su être patiente. Aujourd’hui, c’est le grand jour. Aujourd’hui, elle va tester sa stratégie. Le plan est simple : se faufiler à l’intérieur des caissons contenant les Vernicula Albanica Mundi et attendre.
Le transporteur les relâchera le moment venu, libérant ces passagères illégales hors des murs de leur prison. Les vers vivent, dans leur milieu naturel, dans une zone marécageuse du continent nord-américain. Personne ne s’aventure trop en ce lieu, extrêmement contaminé.
Cependant, une zone est explorée deux fois l’an, le lieu de reproduction des vers. De nombreux tests ont été menés afin de les faire se reproduire en captivité, sans résultats.
Pourtant, des Vernicula Albanica Mundi circulent au marché noir. Ces derniers ont atterri dans les profondeurs de la terre du Cloître par accident, une vingtaine d’années plus tôt. L’actuel chef jardinier, apprenti à l’époque, avait constaté qu’ils avaient survécu dans ce nouveau milieu.
Il a attendu cinq ans et une promotion pour commencer à faire du trafic, ayant alors une population suffisante de lombrics pour en faire commerce. Mais cela, nul ne le sait.
Même pas Jane Brives qui a pourtant passé les quinze dernières années à préparer ce moment. Bien sûr, elle n’a jamais cru qu’elle serait alors allongée à côté d’une fille odieuse qu’elle n’apprécie pas du tout. Pourtant, couchée à même la terre fraîche, elle est heureuse.
Avant de penser à s’endormir, elle va d’abord tenir sa promesse. Elle saisit la main d’Ethna, encore inconsciente. Elle respire doucement et sent les blessures de sa compagne de caisson. Sa mandibule commence à lui faire mal ainsi que l’arrière de sa tête. Les abrasions dans le dos la brûlent légèrement. Jane lâche l’aînée des Davenport, cela suffira pour le moment.
Le Don permet de soigner tout être vivant. Les Pures absorbent les maladies, les plaies et autres. Elles sont atteintes dans leur chair, mais de façon encore inexpliquée, elles guérissent de tout ou presque.
Les blessures d’Ethna sont à demi guéries. Des marques rouge vif apparaissent sur le corps de Jane. Elle souffle doucement, elle sait que ce genre d’hématomes passera vite. Ce n’est rien comparé à la Douleur infligée par certaines maladies cryptogamiques.
Mademoiselle Brives a la mâchoire tuméfiée, son dos est l’hôte de quelques ecchymoses et l’arrière de son crâne possède une petite bosse. Elle s’en remettra ! Pour l’instant, elle va essayer de dormir, elle ne sait pas combien de temps va durer le voyage. Cela aussi, elle l’a préparé. Elle inspire et expire calmement, puis s’endort en quelques minutes.
oOo
Ethna vient de se réveiller. Sa mâchoire la brûle, son dos est perclus de douleurs et son crâne semble éclater à chaque respiration. Elle souffre. Les larmes aux yeux, elle essaye de faire comme sa sœur. Elle inspire doucement. Cela ne change rien.
Elle est consciente d’être enfermée. Le corps pressé contre celui de Jane, elles n’ont pourtant aucun contact peau à peau.
La jeune Préceptrice a envie de hurler, cependant, elle sait que Jane ne l’aime pas. Cette dernière n’hésitera pas une seconde à la faire taire, même si elle doit employer des méthodes brutales. Ethna en est consciente.
Elle soupire, le plus doucement possible. Ethna ouvre les yeux et déglutit. Le couvercle du caisson ne se trouve qu’à une dizaine de centimètres de son nez. Elle ferme les paupières et essaye de penser à quelque chose de plaisant.
L’image qui lui vient à l’esprit la contrarie. Elle s’efforce de la chasser, mais rien n’y fait. Cela fait presque quinze ans qu’elle n’a pas repensé à ce jour-là. Une année durant, elle y a songé jour et nuit. Puis, elle a accepté la situation, elle avait sept ans. Elle a entendu dire que c’était l’âge de raison.
Ethna n’a rien connu d’autre, elle a toujours été raisonnable et posée. Elle n’a pas eu le choix.
Les vers gluants commencent à se faufiler le long de ses mollets. Elle va vomir ou hurler, elle ne sait pas quel réflexe répondra le premier à sa peur. Elle est terrifiée. La sensation que quelque chose de visqueux, de froid et de mobile cohabite avec elles dans le caisson la pétrifie.
La dernière fois qu’elle a eu peur de la sorte, elle avait six ans. Ravie d’avoir une petite sœur, elle était extrêmement fière en ce jour de défilé. Il s’agissait des fêtes de la Réconciliation. Elle avait couru après un de ces papillons qui plaisent tant, encore aujourd’hui, à sa cadette. Elle était tombée et Kalena, bien involontairement, avait soigné le doigt d’Ethna.
Sa peur la ramène aux gardes qui les arrachèrent à leurs parents. La terreur qu’elle avait ressenti lorsque seule, enfermée dans une immense cellule, ils étaient arrivés. Pour jouer, disaient-ils.
Leurs mains malsaines… elle n’avait que six ans. La douleur, la honte et la peur avaient changé son âme à jamais. Leurs mots ont imprégné sans difficulté son jeune esprit craintif : « Tout ça, c’est la faute de ta sœur ! »
Lorsqu’elle avait pu rejoindre ses parents deux jours plus tard, elle pensait en avoir fini avec la monstruosité de ce monde. Elle était loin du compte. Son père était alors venu lui expliquer qu’elle accompagnerait Kalena au Cloître.
Leur mère était trop belle, trop fragile et incapable de supporter le moindre enfermement. Mais, Ethna, elle, était si quelconque, cela ne changerait pas grand-chose à sa vie d’être Préceptrice.
L’année des Davenport se sent ainsi au moment précis où le caisson se meut. À la place de son cœur : le vide. Elle réalise après tant d’années qu’elle est déjà morte, à l’intérieur du moins. Les vibrations du petit transporteur excitent un peu plus les vers. Mais Ethna s’en fiche maintenant.
Ce sarcophage sera son cercueil et ces vers lui serviront de linceul. Elle est calme parce qu’elle est certaine qu’elle va partir ainsi : asphyxiée, dans un caisson plein de Vernicula Albanica Mundi et allongée, à côté de quelqu’un qui l’exécre.
Tout ce qu’elle hait au plus profond d’elle-même l’accompagnera dans la tombe. Ethna ne supporte pas les lombrics. Elle déteste être enfermée. Jane représente tout ce qu’elle abhorre en une seule personne : les hauts Dignitaires et les Pures. Étant la fille d’un des premiers et une digne représentante des secondes, mademoiselle Brives n’a rien pour elle aux yeux de l’aînée des Davenport.
Les ondes à l’intérieur de l’habitacle sont régulières et Ethna, malgré les vers qui se pressent contre elle, sent qu’elle va s’endormir.
Soudain, un fracas mêlant bruits de tôles froissées et sifflements suraigus se fait entendre. Au même moment, Ethna et Jane sont violemment chahutées, se retrouvant pressées l’une contre l’autre.
Les vers agglutinés sur le corps d’Ethna amortissent le choc contre la paroi. Les jeunes femmes peuvent sentir les lombrics exploser les uns après les autres dans la violence du carambolage. Elles sont en partie recouvertes d’un liquide épais et collant.
Le pot de miel, aussi, a éclaté au moment de l’impact. L’odeur sucrée, mélangée à celle de la tourbe et des vers broyés, est écœurante.
Ethna a de la terre dans la bouche. Jane vient en rajouter en pressant fortement sa main sur les lèvres de la jeune Préceptrice. L’aînée des Davenport a la sensation de s’asphyxier. Elle s’étouffe. Mademoiselle Brives la lâche et lui chuchote à l’oreille :
« Un mot et je te tue.
— Je suis déjà morte, que feras-tu de plus ?
— Crois-moi, j’ai les capacités de te faire souffrir.
— Espèce de… Tu n’es qu’une…
— Salope, connasse… Tu n’as même pas le courage de finir tes phrases. Tu es pathétique ! C’est bien parce que tu es la sœur de Kalena, sinon je t’aurais volontiers abandonnée là-bas ! »
Ethna a les larmes aux yeux. Elle ne répond pas, habituée à ce genre de discours, surtout venant d’une Mère Intermédiaire. De plus, le caisson est ballotté de droite à gauche et des voix sont audibles. Elles ont sûrement été reprises. Il ne leur aura pas fallu longtemps.
L’aînée de Davenport ne retournera pas dans une cellule. Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour ne pas avoir à se retrouver seule avec des gardes. Elle prend alors la main de Jane et la serre. Il n’y a plus aucun bruit, seules de faibles vibrations se font sentir.
La Mère Intermédiaire dégage ses doigts de l’emprise de la Préceptrice, elle ressent trop sa détresse et les douleurs qui la parcourent. Elle ne peut pas l’aider. Elle préfère garder ses forces pour se battre. Elle en aura besoin. Jane se demande seulement pourquoi ils n’ont pas ouvert les caissons immédiatement après les avoir trouvés.
Espérant qu’elle a quelques minutes devant elle, Ethna souffle et se repasse une fois de plus son idée en mémoire. Jane est anxieuse, le silence l’oppresse. Son plan a failli. Elle n’a pas idée de ce qu’elle fera ensuite, mais une chose est sûre, elle abandonnera sa compagne de caisson. Le temps défile.
Allongées côte à côte, les deux jeunes femmes ennemies ne savent pas que le hasard vient de sceller leur destin, les liant l’une à l’autre jusqu’à la fin de leurs jours. Plus jamais elles ne pourront faire un pas l’une sans l’autre.
Des grattements à l’extérieur de la surface du caisson se font entendre. Le bruit de l’air comprimé précède la faible lumière qui les éblouit. Jane bondit, suivie d’Ethna.
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