Les yeux vides de Marjorie se fermèrent quand le premier flocon tomba sur eux. Étendue dans les bras sans force d’Anton, son corps se raidit. La température gela sur l’instant le nuage formé par son dernier souffle. Ainsi cristallisé, le vieil homme le recueillit dans sa paume et replia ses longs doigts osseux par-dessus. Son cœur se serra, puis une douleur innommable lui vrilla la poitrine. Il ouvrit la bouche pour hurler, mais son cri demeura au fond de sa gorge.
Aux alentours, la scène parut ralentir. Un couple heureux remontait la rue pavée en s’esclaffant, un fiacre bifurquait au carrefour, vers l’orphelinat des garçons. Au-delà de l’avenue retentissaient les rires du petit parc voisin, celui où l’étang attirait autrefois une foule de promeneurs. Marjorie adorait cet endroit pour y pique-niquer avec leur fils.
Anton sentit qu’une larme essayait de forcer le barrage de son œil. Il renifla d’un air misérable en fouillant dans sa poche, à la recherche de pièces d’argent. Il en déposa une sur chaque paupière de Marjorie afin de payer le passeur. Malgré la peine qui étreignait le vieillard, celui-ci dégagea ses bras du cadavre de sa bien-aimée, puis se leva. Le visage baissé, il lui adressa un ultime regard avant de tourner les talons. Un messager de la Mort ne tarderait pas à venir récupérer le corps ; mieux valait ne pas traîner dans le coin quand il comprendrait qu’on avait volé le dernier souffle de Marjorie. Car Anton n’était pas n’importe quel artisan : il défiait la faucheuse avec ses créations. Ses abominations.
Il se drapa dans sa cape sombre, rabattit la capuche sur son crâne dégarni et rentra chez lui avec le sentiment d’avoir échoué.
De rares monticules de boue jonchaient la chaussée quand il atteignit son manoir, qui surplombait Vhaly. La température radoucit en dehors de ce que l’on appelait la bulle funéraire. À mi-chemin entre zone semi-opaque et espace décalé de la réalité, elle permettait de maintenir une atmosphère glaciale autour du corps pour faciliter l’exfiltration de l’âme.
Anton monta l’allée de graviers en luttant contre le vent, glissa une clef dorée dans la serrure et poussa l’épaisse porte en bois. Un grincement sinistre retentit, un manteau de froid enveloppa Anton dès qu’il entra. La demeure avait toujours été sujette aux courants d’air, mais cela lui importait peu puisqu’il était mort depuis longtemps. Son corps entièrement en porcelaine résistait à des températures extrêmes. Seule sa fragilité devenait un handicap. Si les organes subsistaient, intacts après tant d’années, la carapace n’en vieillissait pas moins. Par ailleurs, Anton accusait de plus en plus mal le coup de la souffrance et de la tristesse. Il n’avait que Marjorie au monde, et il espérait lui offrir l’apparente immortalité dont il profitait.
Dont je croyais profiter, songea-t-il, amer.
Car, en effet, quoi de plus terrible que de passer le reste de l’éternité dans la plus profonde solitude ? Il ne connaîtrait plus de femme telle que sa douce Marjorie, capable de garder ses secrets les plus inavouables et d’endurer les difficultés avec lui. Elle savait rire aux éclats dans les pires moments et redonner courage à l’homme abattu qu’incarnait autrefois Anton.
Il fit quelques pas dans le vestibule sombre et désert, dépourvu de mobilier. Ses jambes se dérobèrent soudain ; il s’effondra sur le carrelage blanc, le visage dans les mains. La lumière pâle qui pénétrait par l’unique fenêtre essaya de le réchauffer, en vain. Immobile durant d’interminables minutes, il ressassa un passé encore tiède. Un silence oppressant couva ses pleurs, puis ceux-ci éclatèrent enfin. La chaleur de ses larmes lui irrita les joues. Il grimaça et essuya sa peau synthétique d’un revers de manche. D’un geste rageur, il dégrafa sa cape pour la jeter à travers le hall. Le cliquetis d’un bouton décousu résonna en plusieurs échos et rappela à Anton combien il se sentait déjà seul. Qui comblerait désormais les heures solitaires ? Qui lui remémorerait d’un murmure que la vie savait offrir des cadeaux improbables ? L’espace d’un instant, il crut entendre la voix lointaine de Marjorie au rythme des pulsations désordonnées de son cœur froid. Il retint son souffle.
— Hallucinations, cracha-t-il en se relevant.
Il traversa le vestibule d’un pas pressé, passa sous une voûte de pierre, s’engagea dans un petit corridor avant de longer la bibliothèque et d’emprunter la dernière porte à gauche, celle que Marjorie n’avait le droit de franchir sous aucun prétexte : son atelier. Anton y avait condamné les deux fenêtres et installé plusieurs verrous. S’il avait été sorcier, il aurait apposé des sceaux magiques sur chaque mur. Il ne disposait cependant d’aucun pouvoir particulier, hormis celui de ramener des créatures mortes depuis peu : des oiseaux tombés du nid, des chats errants, un être humain, aussi. Une fois. Une seule. Cette sensation enivrante qui l’avait envahi au moment où la poitrine de l’adolescent s’était soulevée lui avait procuré un bien fou, avec l’envie de recommencer. Il avait de la vie dans les doigts, confectionnait des simulacres pour accueillir des existences brisées en plein vol et rafistolait celles-ci avec amour, comme s’il s’agissait de sa propre âme.
Pas un sorcier, non. Un alchimiste. Ses prunelles améthyste retranchées derrière des lunettes cerclées, opaques de crasse en attestaient.
Il craqua une allumette, qu’il tendit vers le chandelier trônant sur l’étagère poussiéreuse à côté de l’entrée. Une auréole ocre dispensa une faible lueur et les lieux semblèrent s’éveiller. Anton saisit l’objet en cuivre avant de traverser le capharnaüm qui encombrait la pièce : croquis, plans immenses, vis, moulages… Le vieux plancher grinça sous ses pas lourds, puis tel un squelette dont les os tombaient en miettes, il s’avachit sur le rocking-chair, près de la cheminée éteinte. Le rythme régulier du siège qui se balançait apaisa l’inventeur plus qu’il ne l’eût imaginé. Les sombres desseins qui noircissaient encore son esprit dix minutes plus tôt commencèrent à se dissiper comme des nuages un jour de grand vent.
Il aurait aimé mourir. Briser en mille morceaux impossibles à recoller la porcelaine qui lui servait d’habitacle humain, et attendre que la poussière des ans recouvrît ce qu’il restait de lui. À présent, il espérait un signe.
Le passeur devait avoir ramassé le corps de Marjorie.
Anton ferma les paupières, se perdit dans un labyrinthe de pensées et se surprit à rêvasser presque à voix haute. Un sourire étira ses lèvres gercées. La lumière vacillante des bougies creusait ses joues déjà bien amaigries. De profonds cernes soulignaient ses yeux, figés en apparence. Son visage entier sombrait dans l’immobilisme, mais une tempête sourdait sous son crâne.
Il tenait toujours dans sa paume le dernier souffle gelé de sa douce. Magnifique, immaculé, étincelant, il éclaira un peu d’obscurité quand le vieil homme écarta les doigts.
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