Aurora, Zénith.
Samedi 10 mars 2012
7 h 15.

Une lumière éblouissante l’arracha de son sommeil. Lily se trouvait au centre d’une vaste chambre circulaire, couchée sur un lit ovale incrusté dans un sol de marbre ancien, et surélevé par rapport au reste de l’espace. La pièce était claire, propre et plutôt nue. De sublimes arabesques décoraient les murs. Un hamac pendait à l’opposé, et un canapé taillé dans la pierre, recouvert de coussins de plume, trônait au centre.
Tout un pan de sa nouvelle chambre était ouvert sur l’extérieur, laissant pénétrer l’éclat du soleil qui se reflétait sur les tours blanches. Des colonnes encerclaient un espace qui semblait faire office de vaste balcon, dont le lierre s’était invité. Elle resta figée un instant, émerveillée par la beauté de la vue.
Mais très vite, l’irritation la fit bondir. Elle recula de quelques pas et s’abrita dans un coin ombragé afin d’échapper à cette Aurore flamboyante. Cette vive lumière éblouissait ses nouvelles prunelles sensibles, ainsi que sa peau d’une extrême pâleur. C’était comme si le virus qui l’habitait avait transformé son corps pour qu’elle fuît le soleil, étant donné qu’il devenait inactif dans ces conditions.
Elle descendit les quelques marches depuis son lit et remarqua avec perplexité que les vêtements qu’elle avait laissés la veille au soir sur le canapé avaient disparu. Des nouveaux les avaient remplacés. La légèreté et la délicatesse du tissu la surprirent sitôt qu’elle l’attrapa du bout des doigts. Elle avait à sa disposition une tenue en lin beige et blanc.
Lily ouvrit la porte qui se trouvait à droite du lit et entra dans une pièce ronde où, au centre, trônait une spacieuse baignoire sculptée dans le marbre et plantée dans le sol. De gracieuses statues d’Elfes ailées y déversaient de leur jarre une eau claire, fumante, aux senteurs de violette et de miel. Des serviettes épaisses et pliées étaient déposées dans une alcôve blanchâtre. Comme la plupart des pièces de cette tour, une partie était ouverte sur l’extérieur, offrant une vue spectaculaire de la ville, de la forêt et des montagnes ; et la végétation s’était invitée, grignotant les murs par endroits.
Envoutée par les lieux, elle se déshabilla et s’introduisit dans le bain. Elle espérait avoir assez de temps pour réchauffer sa peau glacée. Malheureusement, elle avait conscience que cette eau brûlante ne suffirait pas à augmenter sa température corporelle.
Lily ignorait l’heure. Elle savait simplement qu’elle devait se rendre à l’Institut pour 9 h. Hier soir, en rentrant de chez la Reine, Noah lui avait expliqué le fonctionnement de l’IEH. Les Elfes s’entraînaient tous les jours de la semaine, et la formation se divisait en trois disciplines : l’Art du Combat, les Sciences générales et l’Héliogie.
Elle réalisait peu à peu que cette nouvelle vie qui s’offrait à elle n’allait peut-être pas lui déplaire. Certes, elle s’avérait très différente et parfois effrayante, mais elle demeurait toujours plus trépidante que son ancienne, fade et routinière. Ici, elle détenait un but, la possibilité de connaître ses origines et de percer le mystère autour de l’Anneau. Elle était convaincue que ce monde serait le lieu où elle trouverait des réponses et un sens à son existence.
Néanmoins, la chose qu’elle était devenue, la maladie qui l’avait touchée, la bouleversait encore, et sans doute à jamais. En y songeant, une violente secousse retourna sa poitrine et son ventre s’endolorit. En réalité, ce n’était plus tellement ce nouveau monde qui la terrorisait, mais elle-même.
Lily avait changé et son régime alimentaire aussi. Elle avait décidé de se contenter de ces gélules de Spiruline, en espérant qu’elles suffiraient à répondre à son besoin en fer. Sa force s’était décuplée, ainsi que sa vitesse, son endurance, sa souplesse et la finesse de ses sens. Les rayons du soleil l’irritaient, l’agaçaient, la rendaient vulnérable. Elle s’épuisait davantage à la lumière du jour, sa respiration s’accélérait, tandis que son cœur, lui, restait figé. En somme, qu’était-elle devenue ? Ce matin-là fut la première fois où elle eut le courage de se poser de telles questions. Elle ressentit un besoin soudain et incommensurable d’en connaître les réponses. Qui pouvait l’aider ? Personne. Et certainement pas les Elfes.
Elle était persuadée que ceux qu’elle avait déjà croisés se doutaient de quelque chose à son sujet. Malgré le fait qu’elle fût attendue depuis plus de mille ans, elle craignait à chaque instant que l’un d’eux la démasquât, car elle ignorait le sort qu’on lui réserverait.
Lorsqu’elle réalisa la nature de ses réflexions, Lily fronça aussitôt les sourcils et chassa ces pensées embarrassantes de son esprit. Elle sortit du bain tiédi et s’enveloppa dans une serviette chaude. Elle évita avec soin de poser son regard à travers le miroir, fuyant son image cadavérique. Elle enfila ses nouveaux vêtements avant de passer sa main dans ses cheveux enflammés. Elle choisit de ne pas les attacher, de manière à voiler au maximum son visage clandestin. Puis elle se maquilla comme la dernière fois, sans oublier de poser ses lentilles de contact.
Dès lors, elle soupira avant de quitter les lieux. Elle dévala l’escalier en colimaçon et arriva au centre du séjour illuminé. Là, elle aperçut Kaël, assis à la table de la terrasse en train de manger des fruits et des biscuits. Surprise par sa présence, elle s’immobilisa un court instant.
— Salut ! Face de Cadavre, lança l’Elfe d’un ton désinvolte, sans même prendre la peine de la considérer.
Il était torse nu. Sa peau hâlée tranchait avec la blancheur de ses cheveux. Lily ne bougeait toujours pas d’un pouce tandis que Kaël lui jetait de brefs regards inquiets face à son immobilisme. Il débarrassa la table et retourna dans la pièce d’à côté, l’équivalent d’une cuisine, sans dire un mot. Un vent glacial avait ravagé les lieux.
— Et bien, la journée me paraît prometteuse, marmonna-t-elle, agacée par la froideur de l’Elfe.
Lily le soupçonna de l’avoir entendue, car il surgit de la cuisine et lui proposa :
— Veux-tu manger quelque chose avant de partir ?
La question qu’elle redoutait tant.
— Non merci, je n’ai pas très faim.
Il fronça légèrement les sourcils, l’air méfiant.
— Es-tu sûre ? Tu n’as rien avalé depuis que je t’ai trouvée dans la forêt hier…
— Non, ça ira, je préfère m’alimenter chez moi, sur la Terre, éluda-t-elle avec désinvolture. Quelle heure est-il ?
— 8 h 15. Nous partons dans une demi-heure.
Il se rassit pour boire un verre rempli d’un liquide rouge-sang, pendant qu’elle s’installait en face de lui, secrètement intéressée par son breuvage.
— Même pas un peu de jus de groseille ? insista-t-il, esquissant un sourire en coin, le regard sombre.
— Nan.
Un silence désagréable plomba l’ambiance et la tension monta d’un cran entre les deux individus. Ils se jaugeaient avec appréhension. Agacée, la jeune Aurora se renfrognait, agitait sa jambe sous la table, et pianotait avec fébrilité.
— Te comportes-tu ainsi avec tout le monde ? asséna-t-elle, furieuse.
— Comme ça, quoi ?
— Aussi froidement… à moins que ce soit dans la nature des Elfes.
— Non, trancha-t-il. Juste avec toi. Je me méfie des étrangers, voilà tout.
Il esquissa un sourire narquois, avant d’avaler d’un trait le reste de son jus.
— Connais-tu bien Lixi ? demanda-t-elle de manière à changer de sujet.
Une vive lueur d’amertume traversa les yeux mauves de l’Elfe.
— Oui, pourquoi ?
— Je l’ai croisée hier. Elle m’a l’air plutôt sympathique, et intrigante aussi…
Le visage délicat de Kaël s’assombrit.
— Garce, précisa-t-il, en serrant son verre un peu plus fort. Nous nous connaissons depuis notre naissance. Nous étions des amis très proches, autrefois. Mais plus le temps passe, et plus la princesse garde ses distances avec moi pour des raisons que j’ignore. Maintenant, c’est à peine si elle daigne me saluer.
— Vous vous exercez à l’Héliogie depuis combien d’années ?
— Depuis nos trois ans.
— Et jusqu’à quel âge vous formez-vous ?
— Nous suivons un apprentissage obligatoire le plus tôt possible, jusqu’à nos 25 ans. À partir de là, nous avons le droit de pratiquer l’Héliogie en dehors de l’Institut, car nous sommes pleinement responsables de nos actes. À la fin, nous subissons une succession de tests. Et lorsque nous réussissons, nous avons le choix entre exercer un métier, ou approfondir nos facultés, nous spécialiser, et avoir la chance d’appartenir à la Guilde des Héliogiciens.
— Quelles sont les professions disponibles à Aurora ?
— Oh, elles sont nombreuses ! En dehors de l’Institut, en parallèle de notre formation, et dès l’âge de sept ans, nous sommes fortement encouragés à apprendre un métier auprès du professionnel souhaité.
— Une sorte de stage quoi. Si jeune ?
— Oui. Aurora dispose de talentueux orfèvres, couturiers, forgerons, cuisiniers, ingénieurs, enseignants à l’Institut, guerriers… ou membres de la Guilde des Héliogiciens pour ceux qui poursuivent leur formation à l’IEH pendant plusieurs décennies. Mais ces derniers sont très rares, les places sont très limitées.
— Et qu’est-ce que tu veux faire plus tard, toi ? Exerces-tu un stage depuis tes sept ans ?
— J’aimerais être un guerrier pour défendre Aurora des Ombres, répondit-il avec assurance. En plus de ma formation quotidienne à l’Institut, je m’entraîne au combat tous les soirs avec des amis qui partagent le même projet.
Lily s’efforça de s’intéresser aux deux jeunes Elfes, Kaël et Lixi. Pour le moment, ils représentaient les seules personnes de son âge qui connaissaient sa réelle identité, contrairement aux autres habitants de cette ville. Elle se trémoussait sur sa chaise, l’air soucieux. L’Albinos l’épiait du coin de l’œil et devina :
— T’inquièterais-tu pour ta première journée ?
— Un petit peu, c’est vrai.
Silence.
— Disons que je suis… perdue. C’est assez différent de mon monde.
Le beau visage de Kaël s’adoucit.
— Ne te fais pas de souci. Personne ne t’importunera ici à Aurora. Ils ne connaissent pas ton identité, à l’exception de quelques individus.
Ils échangèrent un sourire sincère et l’atmosphère se détendit un peu. Avant de disparaître dans les escaliers, Kaël lança d’un ton taquin :
— Attends-moi là, Face de Cadavre ! Je finis de me préparer et je reviens.
— OK, l’Albinos, marmonna-t-elle, le sourire aux lèvres.
Plus tard, ils sortirent ensemble dans les rues d’Aurora. Le ciel était d’un bleu impeccable, aucun nuage ne vint à son secours. Il faisait plus chaud qu’à Paris pour un mois de mars.
— Sur cette planète, où se trouve-t-on exactement ?
Kaël grimaça et la jaugea du regard, filant droit vers la place principale. Il ne répondit pas immédiatement, car la curiosité inépuisable de Lily commençait à le fatiguer.
— À l’est de l’île.
Ils arrivèrent enfin, interrompant ses réflexions. Une foule d’Elfes de tous les âges se dirigeait vers l’entrée de l’Institut, qui donnait sur la grande place. Certains, trop jeunes, étaient accompagnés par leurs parents, d’autres restaient en groupe. Mais aucun n’était seul ou isolé. Kaël devina son anxiété et lui murmura à l’oreille :
— Suis-moi, je t’emmène jusqu’à la salle où Noah te formera. Cache bien l’Anneau et récupère un collier à l’entrée.
— Un collier ?
— Oui. Ils permettent aux Humains de pratiquer l’Héliogie de manière très rudimentaire. Prends-en un afin de montrer aux autres que tu n’es qu’une simple étrangère qui n’a aucun don particulier. Les rares personnes de ton espèce se forment aussi à l’Institut depuis près d’un siècle…
Contrairement à ce qu’elle avait espéré, certains Elfes se retournaient et la scrutaient. Sa peau si blanche et ses cheveux rougeoyants ne l’aidaient pas à se fondre dans la masse. Son physique se démarquait de celui d’un Humain ordinaire. Malgré son maquillage, elle paraissait différente. Certains même humaient l’air, les fragrances qu’elle dégageait. Ils fronçaient les sourcils et reculaient, comme s’ils se méfiaient d’elle.
Ils gravirent les marches qui menaient jusqu’à l’impressionnante porte d’entrée, haute d’une bonne dizaine de mètres. Ils pénétrèrent dans la tour, et comme elle s’y était attendue, l’intérieur se révéla lumineux, circulaire et spacieux. Un vaste escalier épousait les murs, formant une spirale vertigineuse, et des colonnes surannées le soutenaient. Une fontaine chatoyante scintillait au centre du hall d’entrée, illuminée par les rayons du soleil qui pénétraient la tour dépourvue de toit. Une atmosphère presque mystique hantait les lieux.
Kaël gravit les marches au côté de Lily, sous les regards curieux des Elfes.
— C’est au septième, informa-t-il.
Elle observa tout autour d’elle avec avidité. Arrivée à l’étage, elle remarqua une porte qui permettait d’accéder à la salle où Noah l’attendait.
— Voilà, c’est ici.
Lily acquiesça d’une manière assez distraite, à la fois contemplative et anxieuse.
— Lorsque tu auras terminé, à midi, je passerai te chercher au hall d’entrée pour t’accompagner à la Grande Serre.
Elle le dévisagea d’un air interrogateur.
— Le lieu où nous nous restaurons pendant les pauses, précisa-t-il.
Avant de s’en aller, l’Elfe se figea, sembla hésiter une fraction de seconde et prévint d’un ton sec :
— Ne me demande pas de refaire ce numéro tous les matins. D’accord ? Tu intègres tout ce que je viens de te dire. Ce sera toujours cette même salle.
Un flash soudain inonda l’esprit de Lily :

« Ne me demande pas de te materner. C’est bien compris ? Je refuse de t’avoir dans les pattes tous les jours et de perdre mon temps précieux avec toi. Tu intègres tout ce que je viens de te dire, menaça une voix froide et autoritaire. Il sera inutile de venir me demander quoi que ce soit à l’avenir. »

Lily agita la tête, stupéfaite. Ces images s’apparentaient à un souvenir. Un bref sentiment de déjà-vu s’empara d’elle. Elle avait la sensation d’être déjà venue ici, et quelqu’un lui aurait dit quelque chose de semblable, mais elle ne se rappela pas son visage. Cette intuition se révéla très étrange. À l’instant où elle récupéra ses esprits, Kaël avait disparu. Elle oublia très vite l’antipathie de l’Elfe lorsqu’elle frappa à la porte et entra, avec hésitation.
La jeune femme distingua une salle arrondie de taille moyenne, ouverte sur l’extérieur, claire et lumineuse. Elle ressemblait à un petit amphithéâtre antique, avec ses longues tables et ses bancs en pierre. Tout semblait avoir traversé des siècles.
Noah l’attendait, installé sur l’estrade en bois où trônait un bureau en chêne.
— Bonjour, Lily. Assieds-toi ici, je t’en prie.
Il lui présenta la place devant lui. Elle le salua à son tour, s’exécuta en silence, intimidée.
— Je suis très heureux de commencer ta formation en Héliogie, s’exclama-t-il. Cet enseignement sera très enrichissant.
Il s’éclaircit la voix avant de poursuivre :
— On apprend très tôt aux jeunes Elfes à contrôler les électrons. En maîtrisant le mouvement de ces particules, on peut modifier la structure des atomes, leurs interactions. C’est ce que nous verrons aujourd’hui pour commencer. Tu déclencheras une agitation moléculaire, normalement causée par une augmentation de la température. Cela te permettra ainsi de changer l’état de l’eau. Quelque chose de facile.
Lily l’écoutait attentivement avec incrédulité.
— Après le contrôle des électrons et des atomes vient celui d’objets entiers, palpables, en focalisant l’énergie fournie par les hélioctrons, poursuivit-il d’un ton toujours aussi calme. Plus difficile encore, il est possible de synthétiser la matière à l’aide d’un modèle ; puis de la créer sans rien. Les Elfes apprennent l’Empathie : ressentir, percevoir, s’imprégner des émotions des êtres alentour. En revanche, le niveau requis pour pratiquer la Télépathie, la Téléportation, ou encore la Transformation est trop élevé pour que ces trois disciplines soient enseignées avant les 25 ans d’un Elfe. Seuls quelques rares Héliogiciens de plusieurs siècles d’expériences y parviennent. Mais toi, Lily, tu en seras certainement capable un jour.
Il se tut un instant, permettant à la jeune femme d’assimiler ces surprenantes informations, et la jaugea du regard, un léger sourire au coin des lèvres. Ses yeux scintillaient, témoignant de son impatience à l’idée de la mettre à l’épreuve.
Un frisson galopa le long de son échine. Lily ignorait comment s’y prendre pour contrôler les électrons. Jamais elle n’avait envisagé qu’une telle chose pût se produire. Ce fut à cet instant qu’il fit un geste désinvolte de la main, à une dizaine de centimètres de la table. Contre toute attente, un verre rempli d’eau apparut sous leur nez, comme par magie. Les yeux éclatants de la jeune femme s’agrandirent davantage. Elle ne sut trouver les mots pour exprimer son émerveillement.
— Là, par exemple, je viens de créer cet objet, fait de molécules, qui sont elles-mêmes composées d’atomes, eux-mêmes constitués de protons et d’électrons, lui apprit-il. Ce qui nous entoure n’est que de la chimie, même nos émotions. C’est un simple code confectionné par une Intelligence. L’esprit représente la seule chose qui ne soit pas composée d’atomes. Ainsi, l’Héliogie ne pourra jamais agir sur cette entité qui nous caractérise vraiment, et qui perdurera après la mort. Notre corps, lui, est formé de ces particules propres à ces mondes.
Silence.
— Maintenant, c’est à toi de jouer.
Il inspira et l’évalua avec intensité. Mal à l’aise, elle demanda :
— Que dois-je faire ?
— Déclencher l’évaporation de l’eau contenue dans ce verre, répondit-il avec nonchalance.
Elle hésita, se gratta la tête d’une main tremblante, commença à ouvrir la bouche pour parler, mais s’interrompit aussitôt, le regard agité.
— Comment dois-je m’y prendre ?
— Tends tes doigts vers ta cible et ferme les yeux, ordonna-t-il, un faible sourire en coin. Essaie d’imaginer cette eau comme un ensemble d’atomes. Visionne… les électrons en perpétuel mouvement. Fixe-les par ton esprit, et focalise ton énergie sur eux.
Silence.
— Lorsque tu auras cerné ces petites particules, contrôle-les, fais accélérer leur course, excite-les. Le phénomène se produira instantanément. Tu verras. Cela deviendra aussi naturel pour toi que de respirer, à partir du moment où tu réussiras ce premier exercice.
Bla-bla-bla. Du charabia. Elle ne comprenait absolument rien ! Il ne l’aidait pas du tout ! C’était de la folie… Comment parviendrait-elle à faire s’évaporer cette eau ? Ses indications se montrèrent inutiles puisqu’elles étaient irréalisables !
Lily essaya néanmoins. Elle ferma les yeux, tendit sa main droite vers sa cible comme il lui avait expliqué, et attendit. Elle s’efforça d’imaginer ces électrons invisibles. Une vilaine grimace déformait son visage. Mais rien ne se passait. Découragée, impatiente et contrariée, elle ouvrit les yeux et s’affaissa sur sa chaise.
— Je n’y arrive pas, lâcha-t-elle d’un air agacé.
Noah croisa les bras, s’enfonça un peu plus dans son siège et l’observa attentivement.
— Recommence, ordonna-t-il.
Elle hésita une nouvelle fois, à deux doigts d’abandonner.
— Je suis désolée, mais je ne vois vraiment pas comment je pourrais…
Il leva la main, l’interrompant aussitôt.
— Tu en es capable. La chose à laquelle il ne faut surtout pas céder, c’est le découragement. Tu n’arriveras jamais à rien si tu ne persévères pas. Nous avons beaucoup de travail.
Lily fulminait au fond d’elle, mais sa fierté ne tarda pas à resurgir.
— D’accord. Je vais ressayer, décréta-t-elle avec froideur.
Elle ferma les yeux et retendit sa main en direction du verre rempli d’une eau calme et plate. Elle se concentra de nouveau. Ses doigts tremblèrent et sa mâchoire s’apprêta à claquer sous la pression qu’elle lui infligeait.
Soudain, elle sentit une chaleur émaner de l’Anneau plaqué contre sa peau glacée. Cette douce tiédeur diffusa vers sa nuque, son visage, son ventre, son dos, ses cuisses, ses jambes, ses bras et ses doigts.
Curieuse, elle ouvrit les yeux. Un rayon de soleil pénétrait la pièce et gagnait peu à peu du terrain. L’étoile s’élevait dans le ciel, et baignait la salle d’une lumière éblouissante. Elle referma ses paupières et songea que ces rayons étaient composés d’hélioctrons. Elle s’efforça de les visualiser. Elle sentit leur chaleur sur elle, en elle, leur fusion avec ses doigts. Une vive pensée la traversa : elle s’imagina que le verre explosât et l’eau s’évaporât en une fraction de seconde.
Soudain, la température de l’Anneau monta en flèche. Un courant électrique la parcourut à vive allure, allant du bout de ses doigts exposés au puissant rayon de soleil jusqu’aux extrémités de son corps. Ses entrailles vibrèrent et son rythme cardiaque s’accéléra. Son sang jaillit dans ses artères et l’effet fut immédiat : ses lèvres rougirent, les pupilles de ses yeux se dilatèrent, ses poils se hérissèrent et son cœur s’emballa de plus belle. Ses sensations humaines l’avaient si manquée ! Puis soudain, elle sentit de l’énergie s’échapper de ses doigts. Jamais une telle sensation ne l’avait traversée auparavant. Sous le choc, elle rouvrit les yeux et haleta, essoufflée.
Sa poitrine frémit et sa main droite flamboya. Un halo de lumière l’enveloppa. Noah semblait aux anges. Un sourire resplendissant fendait son visage rayonnant, tout aussi radieux que les doigts de Lily qui piégeait la lueur éclatante du soleil.
Abasourdie, elle remarqua avec incrédulité que le verre était recouvert d’une opaque couche de buée. Celle-ci s’estompa aussitôt avant qu’il explosât en une pluie tellement fine qu’il sembla disparaître.
Son cœur, en revanche, redevint aussi silencieux que celui d’un mort. Le courant électrique causé par les hélioctrons avait probablement déclenché ces phénomènes physiologiques humains. Pendant un court instant, la sensation de renaître l’eut envahie.
À présent, Lily désirait recommencer au plus vite. Elle trépidait à l’idée de percevoir à nouveau le flux de son sang dans ses artères, de sentir ses lèvres gonfler par la chaleur et son cœur tambouriner contre sa poitrine. Elle donnerait n’importe quoi pour retrouver sa santé d’antan et son humanité.
— Parfait, lâcha-t-il en la dévisageant. Ta prouesse s’est montrée remarquable !
Lily ne put retenir un sourire, encore excitée par l’énergie, la vie qui l’eut animée quelques secondes plus tôt. Ses joues auraient dû s’empourprer, mais elles demeuraient aussi blanches que la neige.
— C’était incroyable !
— Nous pouvons enfin commencer à travailler sérieusement et nous attaquer à des exercices plus complexes.

Plus tard, Lily le salua et sortit de la salle baignée de lumière, encore émerveillée par l’Héliogie. Secrètement, elle n’aspirait qu’à remettre les pieds dans cette salle, et se sentir de nouveau humaine grâce à la puissance des hélioctrons…

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