Les hautes bottes lacées de Jack pataugeaient dans l’espèce de base qui maculait le sol de l’égout. Le talon martelait tandis que la semelle émettait un bruit spongieux moins perceptible. Une légère puanteur s’élevait à chaque nouveau pas, à force de piétiner cette substance verdâtre.
Le jeune homme remonta le col de son long manteau noir, s’immobilisa pour renifler l’air nauséabond, puis reprit, le visage impassible. Anton était passé par là et avait tourné sur la gauche. Quelqu’un l’accompagnait. Un alchimiste à en juger par l’odeur un peu piquante. Inexpérimenté, s’il en croyait l’âcreté qui se dégageait de sa peur. Car, oui, la magie possédait un parfum, pas forcément agréable, d’ailleurs. En réalité, tout possédait un parfum, mais certaines pratiques et émotions plus que les autres.
Jack paraissait sûr de lui, droit dans ce manteau qui lui conférait une prestance naturelle. Il forçait le respect, de prime abord, puis suscitait la crainte chez quiconque s’aventurait dans ses prunelles bleues : une horloge dorée s’y dessinait, symbole du temps qui passe.
Le messager de la Mort accéléra le pas. Il sentait la présence d’Anton sur plusieurs meurtres depuis des semaines. La colère bouillonnait dans ses veines sans que ses traits ne laissassent rien transparaître. Il attendait l’heure de la confrontation avec une impatience grandissante, mais Anton frappait toujours avec un coup d’avance. Et puis, Jack devinait qu’un détail lui échapperait inlassablement, comme cet alchimiste qui crapahutait là-dessous avec l’inventeur. Jack se rappela sa panique. Une future victime ? Dans quel but assassiner un alchimiste ?
— Qu’est-ce que tu manigances, vieux cinglé ?
Il détestait ne pas savoir !
Sa voix basse résonna à peine dans le tunnel, s’apparentant presque à un murmure. Son poing craqua dans son gant, au fond de sa poche. Crispée, sa mâchoire donnait l’impression d’être plus carrée, mais pas assez pour troubler l’harmonie de ses traits juvéniles.
Il interrompit son parcours quand il comprit qu’Anton regagnait son manoir. Opération de retranchement. Il savait que Jack ne pouvait remettre les pieds dans la demeure familiale depuis qu’il était passeur.
Saleté de journée ! Il avait récupéré deux corps, dont celui de sa mère adoptive. Le comble : quelqu’un avait déjà repris son dernier souffle. Sans celui-ci, elle n’accéderait pas au niveau de vie spirituel, mais connaissant ce à quoi cela se résumait vraiment, Jack jugea que ce n’était sans doute pas plus mal. Il rebroussa chemin, le regard perçant et la tête haute. Il avait rendez-vous avec un nécromant, avant de rédiger un énième rapport.
Le vent lui mordit les joues alors qu’il émergeait de l’égout. Il s’apprêtait à se hisser dans la ruelle où reposait le corps de Louise quand une bottine impeccable lui écrasa le dos de la main.
— Je n’éprouve pas la douleur physique, Greeth, rappela-t-il d’un ton désabusé.
Greeth soupira avant de relâcher la pression et de reculer d’un pas. Il toisa le passeur de sa hauteur, alors que celui-ci remontait.
— Voilà qui est ennuyeux.
— Que vous ne puissiez m’infliger de souffrances ?
Greeth claqua la langue avec agacement. Le sourcil gauche arqué, son visage basané arbora une expression réprobatrice.
— Que vous jouiez au con avec moi, Petit Lord.
Ses lèvres remuèrent à peine. Il tira de la pénombre une masse recroquevillée qui puait la peur.
— J’ai trouvé ceci près du cadavre, indiqua-t-il en poussant la créature sur Jack.
Le nécromant leva ses gros yeux en direction du jeune homme. Sa main décharnée effleura la jambe de celui qui l’avait convoqué. Aussitôt, les sillons de chaque triangle barré à l’horizontale en son centre, creusés sur ses joues, s’animèrent. Ils adoptèrent une teinte ocre.
— Ne me touche pas ! cracha Jack en lui donnant un coup de pied dans les côtes.
La chose subrepticement humaine baissa la tête.
— Vous m’avez sollicité, Petit Lord, annonça-t-elle d’une voix insidieuse.
— Ton boulot consiste à manipuler les morts.
— Vous êtes mort, souligna Greeth, qui s’amusait de la situation. En quelque sorte. Quoi qu’il en soit, oui, vous l’avez sollicité. Pour interroger cette femme, je suppose ? Je ne distingue pourtant pas la présence d’Anton sur les lieux. Surtout, le dernier souffle de la demoiselle est encore là. Qu’est-ce que vous ne comprenez pas dans le fait que j’aie mis les autres passeurs sur le coup ? Pas de vengeance personnelle, vous vous souvenez ?
— Il s’agit d’un meurtre.
— Égorgement, constata Greeth. Et après ? C’est une technique répandue chez les alchimistes. Je ne nie pas les actes d’Anton ; cependant, je ne cautionne pas les vôtres pour autant.
Il marqua un silence avant de poursuivre.
— Bien, soupira-t-il en posant ses yeux glacés sur le nécromant. Puisque cette abomination est là…
Il leva le regard vers Jack.
— Interrogez-la, acheva-t-il avec une grimace.
Entre la quarantaine et la cinquantaine, Greeth avait tout d’un homme sans âge : aucun cheveu grisonnant, pas de rides, un visage plutôt lisse. Ses mains abîmées témoignaient d’un dur labeur les ayant marquées, au cours de sa jeunesse, sans doute. Pêche, menuiserie, agriculture… Jack travaillait avec lui depuis quatre ans et n’en avait jamais appris plus sur ce pilier de l’organisation mortuaire. Ni maître ni bourreau, il se contentait de suivre les ordres à la lettre et répétait les mêmes gestes à l’infini. Éprouvait-il parfois de l’ennui, de l’amertume ou de la fatigue à exercer ce boulot ingrat ? S’il était quelqu’un de plus doué que Jack pour dissimuler ses impressions, il s’agissait bien de lui.
— Comme d’habitude, enchaîna le passeur.
Son interlocuteur se redressa, puis se positionna à côté du cadavre pour se pencher sur le visage de Louise. Il posa ensuite les doigts sur les tempes de celle-ci. L’on remarquait alors la taille inhabituelle des index, usuellement repliés sur eux-mêmes. Ils glissèrent avec lenteur dans chaque canal auditif afin de stimuler le contact entre la victime et la personne qui la réveillait, avait un jour expliqué le nécromant à Jack.
Les paupières de la morte frémirent, mais les yeux ne s’ouvriraient pas. Jamais. Ils ne le devaient pas, car si cela arrivait, le défunt n’accédait pas au plan d’existence suivant. Jack supposait que Louise n’avait rien fait pour finir errante entre deux mondes, alors il maintiendrait les paupières closes au besoin. Il s’accroupit auprès du corps encore inerte, paré à intervenir.
Une voix lointaine, mi-murmure, mi-cri étranglé, s’éleva de ce qui semblait être les profondeurs du sol. Les lèvres du nécromant ne bougeaient pas ; pourtant, Jack reconnut son timbre. Les rares bruits alentour cessèrent soudain d’exister. Un martèlement sourd et régulier perça le silence. Le cœur de Louise reprenait son rythme. Elle-même commençait à retrouver son souffle, discret et confus. Son esprit voguait pour l’instant dans un chaos de questions et d’émotions, mais il réagissait. Tout allait bien.
Greeth observait, en retrait, et veillait à n’émettre aucun son. La concentration du nécromant en dépendait, et surtout celle de Louise, toujours perdue entre vie et trépas.
Une vague de froid envahit Jack et lui tordit les tripes. Puis l’effroi occupa bientôt tout l’espace à la manière d’un raz-de-marée. Le sang qui martelait les temps, la sensation de chaleur autour du cou, celle qui dégoulinait de la poitrine. L’incompréhension. Louise revivait ses derniers instants. Enfin, le nécromant hocha la tête à l’attention de Jack : la malheureuse était prête.
Le jeune homme se retint de dire qu’il avait remarqué ; la connexion pouvait s’éteindre d’un moment à l’autre. Il ne posa qu’une question. Sans douceur ni compassion.
— Qui vous a fait ça, Louise ?
Un gargouillis lui parvint d’abord. La victime cherchait à parler sans y arriver. Sa bouche formait des arrondis, puis se fermait. Louise se résignait déjà.
— Non, non, non ! l’encouragea Jack. Encore un effort ! Rapportez-moi tout ce que vous savez de votre assassin. S’agissait-il d’un homme ? Petit et voûté ? Avec une vieille cape qui pue le renfermé…
— Ne l’influencez pas ! tempêta Greeth en approchant.
La peur de Louise décupla. Jack plissa les narines.
— Nous perdons le lien, indiqua le nécromant.
D’un geste rageur, le passeur envoya valser les deux pièces qu’il destinait à Louise.
— Que faites-vous ? cracha Greeth.
— Qu’elle erre pour l’éternité, je m’en fiche pas mal, grogna Jack en quittant la ruelle d’un pas traînant.
Une mélodie résonnant soudain dans le lointain, alors qu’il s’engageait sur l’avenue déserte. Il vérifia autour de lui. Personne. Il aurait pourtant juré avoir entendu l’air du Chant des Trois sœurs.
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