Rue Mouffetard, Paris.
Mercredi 7 mars 2012
19 h 15.

Elle ouvrit les yeux en grand et se redressa, haletante. Lorsqu’elle réalisa qu’elle se trouvait bien dans sa chambre, assise sur son lit, elle émit un profond soupir de soulagement. Ceci n’avait été qu’un vulgaire cauchemar : la poursuite de la créature volante jusqu’à la lisière de la forêt, le village calciné, l’étrange orpheline, la traque par les cinq prédateurs, la nuit de souffrance. Rien de tout cela ne s’était passé.
La jeune femme s’extirpa avec enthousiasme de son lit et prit une douche rapide, surprise par sa vitalité inhabituelle. Lorsqu’elle retourna dans sa chambre afin d’ouvrir les volets, elle constata que la nuit avait enveloppé Paris. Combien de temps avait-elle dormi ? C’était assez curieux, songea-t-elle. Pourtant, elle ne s’était jamais sentie aussi revigorée qu’à son réveil.
Elle dévala les escaliers et déambula vers le salon d’un pas souple, tandis que sa mère bouquinait sur le canapé, des mouchoirs usagés éparpillés un peu partout autour d’elle.
— Salut maman.
Isabelle se retourna et la toisa avec de grands yeux exorbités. Lily fut prise de panique. Pourquoi la dévisageait-elle ainsi ?
— Tu… tu vas mieux ?
Silence.
— Je ne me suis jamais sentie aussi bien, affirma Lily, un peu hébétée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es bloquée au lit depuis hier soir ! Cela fait presque 24 heures que tu dors ! J’étais morte d’inquiétude ! Je ne suis pas allée au travail aujourd’hui pour veiller sur toi. Tu avais une forte fièvre…
— Ai-je vraiment fermé l’œil tout ce temps ?
— Oui. Tu as d’ailleurs eu un sommeil très agité… J’ai appelé Joanna pour la prévenir que tu avais attrapé un virus. Je suis soulagée que tu te sois réveillée !
Isabelle se leva d’un bond et fonça vers sa fille, l’examinant d’un air soucieux.
— Tu es si blanche, ma chérie. Je dirais même… grise. Es-tu sûre que ça va ?
— Oui ! protesta-t-elle.
Quelque chose ne tournait pas rond. Comment pouvait-elle rester au lit si longtemps, fiévreuse ? Elle se sentait si bien pourtant ! Avait-elle halluciné, ou son terrible cauchemar s’était-il produit ? Sans s’en rendre compte, elle faisait demi-tour et retournait dans sa chambre à vive allure.
— C’est insensé, marmonna-t-elle, claquant la porte derrière elle.
La confusion l’avait si submergée qu’elle ne remarqua pas l’écroulement des étagères causé par l’onde de choc. Un silence oppressant envahit la pièce. Elle ne parvenait pas à expliquer l’effet qu’il lui procurait. Pourquoi l’intriguait-il autant ? La réponse devait être enfouie dans son subconscient, mais elle ne réussit pas à mettre le doigt sur la cause de cette angoisse. Elle se laissa tomber sur le lit et une latte craqua. Elle ignora ce détail, car bien d’autres la taraudaient davantage.
Désormais, Lily était effrayée à l’idée de s’endormir. Depuis son accident, elle quittait la réalité pour se rendre dans cette forêt qui n’était que le fruit de son imagination — c’était la seule explication possible — et des mésaventures l’assaillaient.
Le ventre noué, elle approcha son bras devant son visage et l’analysa, les lèvres pincées. Ses mains étaient d’une blancheur impeccable, comme le lait, plus que d’ordinaire. Elle crut un instant que ses yeux lui jouaient des tours.
— Qu’est-ce que…
Elle retira son bandage et remarqua que sa blessure avait disparu. De plus en plus hébétée, elle examina son autre bras avec des gestes précipités : deux fines cicatrices d’un blanc nacré étaient incrustées dans sa chair où l’inquiétante orpheline avait mordu — dans son rêve. L’attelle ne servait plus à rien, elle la retira ainsi d’un air stupéfait.
— Que m’arrive-t-il ?
Lily jaillit de son lit et se posta devant un miroir. La blancheur extrême de sa peau la frappa.
— J’ai attrapé un virus à la suite de mon séjour à l’hôpital, conjectura-t-elle, dubitative. Ouais, c’est ça, une maladie nosocomiale ou ce genre de choses, et la maladie a provoqué en moi cet horrible cauchemar…
Elle tentait en vain de trouver une explication rationnelle à ces phénomènes. Son rêve lui avait paru si vrai. Elle ressentait encore la douleur lorsque la fillette avait planté ses dents dans son poignet ; ainsi que les brûlures. Elle se rappelait très clairement le village en ruine, les corps déchiquetés, la créature volante, les Hybrides.
— C’est impossible.
Elle persistait à croire que la maladie expliquait sa pâleur et cette sensation indescriptible et omniprésente, qui envahissait son être tout entier depuis son réveil. Lorsqu’elle approcha son visage du miroir, elle eut la mystérieuse impression qu’il avait changé.
Ses traits s’étaient légèrement affinés. Ses joues semblaient plus creuses qu’auparavant, sa mâchoire plus développée. Ses lèvres paraissaient grises, le rouge avait disparu. L’aspect de ses prunelles, en revanche, représentait le détail le plus frappant. D’un vert éclatant, vif et inhumain ; l’iris de ses yeux était encerclé de noir, accentuant leur profondeur et leur étrangeté. On aurait pu croire qu’elle portait des lentilles de contact.
Deux cernes violacés assombrissaient son visage. Et lorsqu’on y regardait de plus près, on distinguait de fines veines bleuâtres visibles à travers sa peau d’une pâleur morbide. Elle mit néanmoins ce détail sur le compte de la fatigue.
Quoi qu’il en soit, elle n’aurait su dire si elle se trouvait belle ou hideuse. Elle ressemblait davantage à un cadavre qu’à une jeune femme fraiche et pimpante de 20 ans. Déjà perplexe, ce silence pesant aggravait la situation.
Ce fut seulement à cet instant qu’elle prit conscience de l’état de son étagère. Elle ramassa les planches avec des gestes machinaux, ainsi que les bibelots éparpillés sur le sol, et les mit de côté, l’esprit ailleurs. Elle retourna sur son lit et fixa le plafond, les sourcils froncés.
— Ce silence, murmura-t-elle, songeuse. Ce silence…

Rue Mouffetard, Paris.
Jeudi 8 mars 2012
7 h 47.

Le temps défilait et elle n’était toujours pas fatiguée : rien d’anormal cette fois-ci, étant donné qu’elle avait dormi presque 24 heures. Ses pensées se bousculaient dans sa tête, elle ne parvenait pas à maîtriser leur course. Elle demeurait allongée durant toute la nuit, jusqu’au lever du jour, les yeux grand ouverts.
Quelques rayons percèrent les rideaux écarlates, rendant la chambre aussi rougeoyante qu’un ruisseau de sang. Lily réalisa qu’elle devait passer un examen de quatre heures ce matin à l’université.
Elle s’extirpa à contrecœur de son lit. Malgré son insomnie, elle se sentait en parfaite santé et ses gestes lui semblaient d’une facilité déconcertante, comme si elle ne fournissait plus aucun effort pour se relever, se déplacer, ou porter des affaires. Ses mouvements avaient gagné de l’ampleur et de la souplesse ; sa respiration de la régularité. Ce mystérieux virus lui avait-il apporté des bénéfices sur sa santé ? C’était insensé, cette histoire demeurait très étrange.
La douceur matinale présageait une journée chaude. Excitée, la jeune femme décida d’oublier ses problèmes et de profiter de chaque instant comme s’il était le dernier. Elle se promit d’appliquer cette devise à la suite de tous les dangers bravés dans ses cauchemars.
Elle s’approcha de la fenêtre et l’ouvrit en grand afin d’admirer l’Aurore. Elle s’extasiait, comme si elle renaissait après un long sommeil réparateur. L’odeur délicieuse des croissants encore chauds de la boulangerie chatouillait ses narines, ainsi que le parfum délicat d’une passante dans la rue — bien que Lily se situât au dernier étage. Ce détail ne l’intrigua pas plus que cela, elle n’avait pas réalisé l’étrangeté du phénomène.
Mais une sensation curieuse l’envahissait peu à peu. Un certain malaise commençait à la submerger à mesure que les rayons du soleil s’intensifiaient. Des frissons coururent sur sa peau. Agacée, elle s’empressa vers la salle de bain et se frotta les dents avec une énergie remarquable, si bien que sa brosse se cassa en deux.
— Quoi ? s’étonna-t-elle, les yeux exorbités. N’importe quoi ! Elle se rinça la bouche en vitesse et jeta les deux morceaux en plastique roses dans la poubelle, fronçant les sourcils, l’air hébété. Elle refusait de s’attarder davantage sur ce phénomène. Elle s’habilla en deux temps trois mouvements et caressa son Anneau par automatisme. Elle s’assurait simplement de sa présence.
N’ayant pas l’habitude de manger le matin, elle rassembla ses affaires et sortit de chez elle en direction de l’université, le ventre vide.
Plus tard, arrivée à l’entrée de la faculté, Lily intercepta son amie et s’empressa de la rejoindre, ignorant les regards curieux qui lui étaient destinés.
— Salut ! s’exclama-t-elle avec enthousiasme à l’adresse de Joanna.
L’intéressée la dévisagea avec de grands yeux, d’une précision embarrassante, comme si c’était la première fois qu’elles se rencontraient. Gênée, Lily fronça les sourcils, et demanda sur la défensive :
— Pourquoi me fixes-tu comme ça ?
— Tu m’as l’air d’avoir… changé, remarqua-t-elle après un long silence.
Lily fulminait, l’expression de son amie confirmait les craintes qui la hantaient depuis son réveil. Elle avait espéré que tout ceci fût irréel ou anodin. Mais elle s’était trompée : l’étrangeté de la situation se vérifiait.
— Tu me parais très blanche ! s’exclama-t-elle. Et puis… tes yeux…
— Ça suffit, trancha Lily d’un ton cassant.
Silence.
— Ta mère m’a appelée hier soir. Elle m’a raconté ton accident, ta nuit à l’hôpital, et ta maladie… Je me suis inquiétée !
— Ça va… je suis rétablie. Sinon, j’ai attrapé un virus, je pense… Mais je me sens beaucoup mieux.
La lumière gagnait du terrain et les étudiants affluaient. Lily commençait à paniquer, elle avait la sensation qu’ils hurlaient dans ses oreilles. Le brouhaha harcelant résonnait dans son crâne, et son malaise s’intensifia à mesure que le soleil grimpait dans le ciel. Elle tenta alors de se soulager en se massant les tempes.
Elles suivirent l’afflux des étudiants vers le bâtiment et empruntèrent les couloirs sombres. La fraîcheur de l’air et l’obscurité la rassurèrent. Les élèves s’éparpillèrent, leurs hurlements se dissipèrent et la douleur cessa.
Les deux amies se dépêchèrent d’entrer dans l’amphithéâtre pour subir quatre heures d’examen. Elles étaient les dernières arrivées. Lily sentit à nouveau des regards insistants la scruter pendant qu’elle s’asseyait à sa place habituelle. Le professeur s’empressa de distribuer les sujets bien que son attention se dissipât.
Quelques minutes plus tard, il leur annonça qu’ils pouvaient commencer. Ils s’affairaient à retourner le document et griffonnaient déjà des schémas sur leur brouillon, comme si leur vie en dépendait. Lily prit le temps de les observer, pantoise, cet examen était le cadet de ses soucis. Un silence envahissait les lieux, à l’exception du froissement des pages qui se tournaient avec fébrilité.
Ennuyée et loin d’être stressée, la jeune femme daigna enfin lire le sujet. Rien ne l’inspira, surtout lorsqu’un dossier épais était négligemment posé sous son nez : c’était peu engageant. Elle se mit à réfléchir.
L’instant d’après, ses yeux glissaient d’une figure à une autre, sans s’y attarder plus de cinq secondes. Son esprit tentait avec force de trouver des solutions. Aurora était maintenant très concentrée, quand soudain, elle crut entendre un bruit profond et régulier.
Distraite, elle tendit l’oreille, et regarda discrètement autour d’elle. Tout le monde était penché sur sa propre copie, imperturbable, et personne n’avait fait attention à ce son étrange et familier. Il s’intensifia et devint de plus en plus clair et identifiable. Elle se focalisa sur lui, tenta de déterminer sa source. Il s’insinua en elle, la submergea, la posséda. Il résonna bientôt dans sa tête. Brusquement, elle le reconnut : c’était le son qu’un cœur produisait lorsqu’il battait. Son regard s’assombrit, comment parvenait-elle à le percevoir ? Même l’ouïe la plus fine ne pouvait pas intercepter de tels bruits.
— Joanna, souffla-t-elle à son amie.
Celle-ci tourna la tête, agacée.
— Quoi ?
— Entends-tu ce son ? chuchota-t-elle.
Silence.
— Quel son ?
— Non, rien. Laisse tomber, éluda-t-elle, le regard perdu. Excuse-moi.
Mais à l’instant où Joanna se replongea dans son devoir, les pulsations redevinrent précipitées. Était-ce possible qu’il s’agît des siennes ? Peut-être percevait-elle son propre cœur. Là encore, c’était peu probable.
Lily essaya de se concentrer à nouveau sur son examen, perplexe. Plus elle réfléchissait, plus ces bruits l’obsédaient. Peu à peu, un phénomène encore plus étrange se produisit. Elle entendit deux palpitations, trois, puis d’innombrables battements de cœur qui retentissaient dans sa tête d’une manière variée et désordonnée. Chaque organe se contractait à son propre rythme. Lily parvint à isoler certaines pulsations précipitées de celles plus calmes.
Plus tard, ils devinrent de simples bruits de fond.
Le temps avait filé trop vite, c’était bientôt la fin. Aurora s’empressa de gratter sur sa copie un maximum de réponses, n’accordant aucune importance aux résultats. Ces phénomènes extraordinaires la préoccupaient bien davantage.
Le professeur annonça que l’épreuve était terminée, l’extirpant de son intense réflexion. Lily n’entendit plus la chamade perpétuelle des cœurs des étudiants. Elle réussit à les atténuer comme si elle baissait elle-même le volume sonore. Peut-être avait-elle halluciné ? Après tout, ce n’était pas improbable, elle était si dérangée psychologiquement depuis quelques jours, ce devait découler de son accident. Peut-être avait-elle subi un traumatisme crânien ?
Tandis qu’elle songeait à devoir consulter un psychiatre le plus rapidement possible, elle remarqua que tout le monde se levait pour sortir de la salle. Lily s’empressa de ranger ses affaires, de rendre sa copie, et de suivre Joanna jusqu’au réfectoire, frustrée de ne rien comprendre.
La jeune femme était affamée, n’ayant rien avalé depuis plus de 24 heures. Lily se servit ainsi de tout et n’importe quoi, et s’affaira à une table, le plateau rempli et débordant, bientôt rejoint par Joanna.
— Je n’ai pas mangé depuis mon accident, se défendit Lily sous le regard inquisiteur de son amie.
Elle porta la fourchette à ses lèvres grises et gercées, avant de s’interrompre.
— Peux-tu me dire pourquoi tu me fixes comme ça depuis ce matin ?
Silence.
— Ai-je vraiment l’air d’un monstre ? renchérit-elle, la toisant de ses prunelles dérangeantes.
La main de Lily tremblotait. La colère qui s’était accumulée depuis ces derniers jours menaçait d’éclater à chaque instant.
— Non, je…
— Arrête un peu !
Elle était d’ordinaire quelqu’un de patient, cette réaction ne lui ressemblait pas. Le cœur de Joanna s’emballa et Lily perçut ses battements affolés.
— Je suis désolée de m’être emportée.
Joanna contemplait son assiette, l’air confus, et révéla :
— Tu sais, tu peux m’en parler si…
— Je vais très bien, mentit-elle d’un ton abrupt, articulant chaque syllabe comme si elle s’adressait à une enfant.
Lily enfouit le contenu de sa fourchette dans sa bouche et mastiqua avec peu d’enthousiasme. Un air dégoûté déforma son visage blanchâtre. Ces pâtes n’avaient aucune saveur, aucun goût. Elle eut la désagréable sensation de mâcher du papier. Elle était néanmoins affamée et n’avait plus de force, elle devait s’alimenter. Elle déglutit en plissant les yeux, donnant l’impression qu’elle avalait des asticots, et s’attaqua à la suite du repas. Son amie l’examinait une fois de plus, l’air intrigué.
— Sérieusement, qu’est-ce qu’ils ont mis dans la nourriture aujourd’hui ? Je n’ai jamais mangé un truc pareil ! protesta Lily.
Soudain, une douleur atroce agrippa son estomac. Ses mains saisirent le rebord de la table, sa mâchoire sembla se briser sous la pression infligée, et son corps se courba, terrassé par la douleur. Affolée, Joanna bondit de sa chaise et se précipita vers elle. Lily retint des cris de souffrance et parvint à peine à entendre les pas de son amie.
— Lily ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
D’un bond, elle se leva et fonça aux toilettes sous les regards curieux des étudiants qui mangeaient en paix. Elle se précipita dans une cabine, manquant de trébucher, pencha la tête au-dessus de la cuvette et vomit férocement ses deux misérables bouchées de pâtes. Aucune bile n’accompagna son rejet, ce qui amplifia la douleur. Sa cage thoracique se déforma au rythme des spasmes violents, et sa gorge brûlait. Sous le choc, son amie resta en retrait, adossée contre le mur froid et soutenant sa nuque d’une main frémissante.
— Tu sembles toujours malade, lâcha-t-elle avec hésitation.
Lily se sentait un peu mieux après avoir libéré son estomac de cette nourriture qui apparaissait comme du poison pour elle.
— J’ignore ce qu’il… se passe, balbutia-t-elle, essoufflée.
Son amie resta figée comme une statue.
— Je crois que tu devrais rentrer chez toi et te reposer. Va voir un spécialiste. C’est peut-être plus grave qu’il n’y parait…
Lily ferma les yeux, désespérée, et attrapa sa tête entre les mains. Ce qui l’assaillait était irrationnel. Des cauchemars la hantaient ; une maladie inconnue l’avait atteinte ; elle ne parvenait plus à s’alimenter alors que la faim la tiraillait. Cependant, mis à part cet incident, elle ne s’était jamais sentie aussi bien.
— Tu es si… blanche, Lily.
Joanna fronçait les sourcils, méfiante. Elle inclinait la tête sur le côté et paraissait désarçonnée.
— Ce n’est pas normal, insista-t-elle dans un souffle.
Elle s’approcha de Lily en catimini, cette dernière frémit et sa respiration se heurta. Joanna posa sa main brûlante sur son front.
— Tu es… glacée ! Tu… tu te drogues, ou quoi ?
— Je vais très bien ! cracha-t-elle en la repoussant. Je comprends ton inquiétude, mais ça ira. Et non, je ne me drogue pas. Et non, je ne suis pas dépressive. Et non, je ne veux pas mettre fin à mes jours.
— Bon, si tu le dis.
Silence.
— Mais si ça ne te dérange pas, je dois passer à la bibliothèque…
— Je viens avec toi, affirma Lily.
Elles s’y dirigèrent sans attendre, muettes, l’esprit tourmenté. Joanna s’affaira vers le fond de la vaste pièce et explora une étagère quelques minutes, tentant de chasser ces évènements de sa mémoire. Pendant ce temps, Lily s’installa à une table et patienta, agitant la jambe, jusqu’à ce qu’elle la rejoignît.
Joanna ne dévissait pas sa mâchoire pendant qu’elle écrivait, le nez plongé dans son bouquin. Un silence oppressant plombait la pièce.

Un peu plus tard, très progressivement, des bruits de fond atteignirent les oreilles attentives de Lily : des battements de cœur apaisants et réguliers, ceux de son amie. Elle parvint à discerner les fortes pulsations qui propulsaient son sang dans ses artères.
Un autre phénomène étrange se produisit L’instant d’après : sa vue se perfectionna. Elle perçut d’infimes détails autour d’elle et certaines formes devinrent nettes. Plus rien ne lui semblait invisible ou trop petit. Lorsqu’elle fit parcourir ses yeux sur des plans différents, sa rétine s’ajustait comme s’ils zoomaient. Lily secoua la tête de manière à chasser cette vision surprenante, de même que ces bruits familiers qui la hantaient. Ces mystérieux phénomènes s’estompèrent presque aussitôt. De toute évidence, elle contrôlait la précision de ses sens.
Quoi qu’il en soit, ce silence ambiant l’angoissait pour une raison inconnue. Dès qu’il la submergeait depuis hier soir, elle se mettait à paniquer. Pourquoi ?
Les battements qu’effectuait le cœur de Joanna s’intensifièrent. Ce bruit familier l’effrayait. Ses yeux se posèrent successivement sur Joanna, sa poitrine, la table, ses mains laiteuses, puis à nouveau sur sa poitrine : là où le cœur de son amie palpitait. Lily sursauta et cessa de respirer. Soudain, un brouillard opaque obscurcit sa vue, elle ne tenait plus en place, car elle était bien trop tourmentée.
Ce silence l’obsédait.
Dès lors, la réponse à ses questions l’ébranla. La stupeur la saisit. Ses mains agrippèrent la table et sa bouche se dessécha en l’espace d’une seconde. Tout lui parut évident et confus à la fois. Lily connaissait la raison de l’impact que ce silence épouvantable provoquait sur elle, ou plutôt en elle.
Il la hantait parce qu’il faisait partie d’elle. C’était absurde et irrationnel, mais son corps lui prouvait de lui-même cette affreuse réalité : son propre cœur était silencieux et figé depuis son réveil. Aucun battement ne propulsait son sang dans ses artères. Comment était-ce possible ? Une seule réponse l’assomma.
— Je suis morte, murmura-t-elle contre son grès, ne pouvant blanchir davantage.
Joanna releva la tête et la dévisageait comme si elle était une demeurée. Elle fronça les sourcils et demanda, dubitative :
— Que dis-tu comme bêtises ?
Lily planta ses yeux dans les siens, désespérée, désirant y trouver un peu de réconfort, mais elle n’y décela que de la méfiance et de l’incompréhension. Elle tâta sa gorge avec la pulpe de ses doigts de manière à sentir son pouls. La froideur et la dureté de sa peau demeuraient surnaturelles. Aucun signe de vie n’excitait son organisme.
— Joanna, la supplia-t-elle.
Aurora se laissa tomber de sa chaise. Ce corps qui lui était devenu étranger ne supportait plus cette affreuse réalité. D’abord surprise, puis sceptique, son amie se rua vers elle et s’accroupit.
— Bon sang, Lily ! Tu me fais vraiment peur ! Vas-tu enfin te décider à me dire ce qu’il t’arrive ?
Les mains de Joanna tremblaient, ses yeux débordaient de larmes. Elle ne sut trouver les mots pour expliquer la situation ou réconforter son amie. Lily entendit le pouls de Joanna palpiter sous sa peau fine, contrairement au sien.
Lily Aurora ne faisait plus vraiment partie de ce monde, point final. Elle fut si effarée que sa tête lui sembla lourde, très lourde. Si son cœur avait pu battre, il aurait fait éclater sa cage thoracique.
Mais il ne palpitait plus. Voilà pourquoi tout lui paraissait si silencieux dès qu’elle se retrouvait seule dans une pièce. Son propre corps était plongé dans un profond mutisme. Lily fixa son amie, redoutant ce qu’elle s’apprêtait à lui révéler d’absurde. C’était toutefois bien réel ! La bouche sèche et le ventre noué, elle murmura :
— Mon cœur ne bat plus, Joanna.
Cette phrase apparut comme un électrochoc pour Lily. Ses propres paroles résonnèrent comme un écho dans sa tête. Son amie l’examina du regard, l’air incrédule. Puis, à sa plus grande frayeur, Joanna éclata de rire.
— Arrête de te moquer de moi, je t’en supplie !
Lorsqu’elle cessa de ricaner, la jeune femme aux cheveux de sang attrapa fébrilement la main de son amie, l’approcha de son cou, et lui fit tâter son pouls. Peu à peu, l’expression de son visage se décomposa jusqu’à devenir lugubre.
— Comment est-ce possible ? souffla Joanna, l’air ahuri.
Le cœur au bord des lèvres, Lily s’efforça de rester consciente.
— Je n’en sais rien. Je ne comprends rien. J’ai… j’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre.
Joanna l’épia, scrutant chacun de ses traits étranges.
— Tu es si différente depuis ce matin.
Aurora évita son regard, bouscula une chaise et s’échappa de la bibliothèque. Elle courut dans les couloirs à vive allure jusqu’à la sortie de l’université, le visage ruisselant de larmes. Dans la rue, les piétons se retournaient d’un air choqué. Lily s’interdisait de poser ses yeux sur eux et filait vers son appartement.

Enfin arrivée, elle se laissa glisser contre la porte d’entrée après l’avoir refermée. Dès lors, une puissante odeur de sang agressa ses narines. Elle passa la main sur ses joues humides, et constata, affolée, le rouge écarlate de ses larmes.

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