Alex entra après qu’elle l’eut invité à le faire et son nœud d’appréhension dans le creux de son estomac se fit plus douloureux. Cela faisait un peu moins d’une dizaine de fois qu’il lui rendait visite. D’abord, il était venu avec le docteur Thomas, puis seul. Il en avait profité pour lui montrer à plusieurs reprises le plan de Roraima. La jeune femme se trouvait dans un Tepuy, un très haut plateau aux parois abruptes, dominant la forêt amazonienne. Comprendre qu’elle vivait sous terre l’avait autant surprise que déstabilisée.

Après cette découverte, elle avait mieux saisi le choix de décoration pour sa chambre : le sol était moquetté de vert dont la couleur et la sensation sous ses pieds rappelait fortement l’herbe. Tout du moins, c’est ce qu’elle s’imaginait, car elle avait beau se creuser la mémoire, elle n’avait pas le souvenir d’avoir un jour été dehors. Les murs et le plafond étaient peints de façon à représenter un ciel, légèrement voilé où s’ébattaient quelques rapaces.

Lorsque la lumière était éteinte, de minuscules points phosphorescents dessinaient les constellations. Pour fuir les cauchemars qui écourtaient la plupart de ses nuits, elle avait pris l’habitude d’étudier les formations étoilées en s’appuyant sur des livres qu’on lui avait donnés.

Hormis ceux traitant de la magie qu’elle se refusait d’ouvrir, la jeune femme prenait plaisir à découvrir de nouvelles choses. Elle passait la plupart de son temps éveillé à dévorer ce qu’elle avait à sa disposition pour essayer de nourrir sa curiosité insatiable. De rares fois, elle sentait que cela faisait écho en elle, même si cela restait une sensation fugace et sans suite.

Pour la rassurer, Alex avait répondu à chacune de ses questions, quoique peu nombreuses, et petit à petit, elle avait fini par s’habituer à sa présence. La veille, deux semaines après l’avoir vu pour la première fois, ils avaient décidé qu’il était temps de tenter l’expérience. Ileana avait conscience qu’elle ne pourrait pas rester éternellement dans cette pièce, même si la peur la paralysait. Volontairement ou non, le personnel soignant ne lui avait pas donné de nouveau livre et elle commençait à avoir des envies d’autres choses.

— Tu es prête ?

Nerveusement, ses mains plissèrent la robe sombre qui lui tombait à mi-cuisse. Elle frissonna. La jeune femme devrait se faire violence pour passer la porte et malgré les paroles rassurantes d’Alex, elle craignait le monde extérieur.

— Tu es à l’aise dans ta tenue ? s’enquit-t-il.

Elle hocha la tête sans rien dire. Il n’y avait pas un centimètre de peau visible, ce qui la tranquillisait. En bas, un collant cachait ses jambes, en haut, une capuche et une grande écharpe plusieurs fois enroulée autour de son cou dissimulait son visage. L’ensemble était complètement noir, hormis un liserai blanc suivant les coutures et formant des arabesques étranges sur sa poitrine. Les matières étaient douces et les élastiques suffisamment détendus pour ne pas égratigner certaines zones toujours sensibles de son corps. Elle appréciait tout particulièrement les gants protégeant ses poignets encore en voie de cicatrisation.

— C’est toi qui décides, lui précisa Alex. Et dès que ça ne va plus, quel que soit l’endroit où on se trouve ou la situation, il te suffit de dire stop et je te ramène. D’accord ?

Elle acquiesça toujours sans prononcer un mot. Ce n’était pas la première fois qu’il lui expliquait la marche à suivre. Alex ouvrit la porte et sortit, la laissant derrière. À petits pas prudents, la jeune femme s’approcha à son tour du couloir. Son guide avait les bras croisés sur son torse et s’était appuyé contre le mur blanc, attendant patiemment qu’elle se décide d’elle-même à quitter la pièce.

L’endroit était lumineux, le carrelage du sol réverbérant la lueur bleutée des LEDs placées dans le plafond. L’air était exactement le même que dans sa chambre : la même odeur légère d’antiseptique y planait. Elle aurait pensé qu’il y aurait une différence plus marquée et ne savait comment catégoriser l’information.

Il n’y avait personne, mais elle devina de l’agitation un peu plus loin. Si d’un côté, ce n’était qu’une succession de portes, de l’autre, le couloir donnait sur un espace plus grand, même si pour l’instant, elle ne distinguait qu’une plante verte.

Avec prudence, elle s’avança vers le hall, tout en gardant contact avec le mur du bout des doigts. C’était comme une main courante, cela la rassurait d’être, d’une certaine façon, toujours reliée à sa chambre. Plus Ileana s’en approchait, plus elle était assaillie par le bruit et les vibrations émises par la plupart des personnes qui vaquaient à leurs occupations. Pendant un long moment, elle observa les gens aller et venir ou attendre leur tour sur des chaises alignées au centre de l’immense pièce.

Il lui fallut plusieurs minutes pour y poser un premier pied. Le deuxième tarda moins à suivre mais elle se sentit fébrile d’appréhension au moment de le faire. Elle devina la présence d’Alex derrière elle qui restait néanmoins à distance, soucieux de ne pas la brusquer. Avec maladresse et submergée par l’incertitude, elle continua d’avancer dans le hall. Le plafond y était bien plus haut, offrant une luminosité plus douce et plus naturelle.

Un homme lui rentra brusquement dedans. Après un instant pour retrouver ses esprits et son équilibre, elle se figea, terrorisée. L’inconnu s’excusa encore et encore avant de remarquer Alex. Ils échangèrent un regard et il s’excusa une dernière fois, avant de repartir non sans leur jeter quelques œillades soucieuses par-dessus son épaule.

— Je te l’ai dit, lui glissa Alex en se mettant à son niveau, tu es ce qu’on appelle un fantôme. Nul ne viendra te solliciter sauf si tu sembles en difficulté. On ne te parlera pas, on ne te touchera pas, sauf si tu inities les choses. Tout manquement à cette règle sera très sévèrement sanctionné et il est rarissime qu’un roraimien aille à son encontre.

La crainte et l’inquiétude qu’elle avait vues dans les yeux de l’inconnu avaient quelque chose de rassurant. Avec précaution, elle se redressa, décrispant un à un ses membres tendus par l’impact et la rencontre fortuite.

— Ça va toujours ? demanda Alex.

Ileana acquiesça, plus confiante.

— Parfait, on essaye de sortir de l’hôpital ?

Elle inspira profondément avant de hocher de nouveau la tête. Cette fois-ci, ce fut Alex qui donna l’impulsion et d’une démarche lente, il les dirigea doucement mais sûrement en direction des portes automatiques opaques.

Lorsqu’elles s’ouvraient par intermittence, la jeune femme découvrait des façades de maisons sur deux étages en pierre apparentes, un sol pavé et une fontaine. Une fois dehors, elle marqua un temps d’arrêt en scrutant le plafond de roche : la réalité souterraine prit une autre dimension.

Bien qu’elle resta au milieu du chemin, personne ne la bouscula, prenant soin de la contourner. Une femme au bord des larmes portant un bébé sanglotant la poussa à s’écarter, mais elle était incapable de détacher ses yeux du paysage. Les devantures des maisons étaient décorées de pierres claires et si elle ne s’était pas trouvée pas dans une grotte, elle aurait pu s’imaginer dans une ancienne ville fortifiée d’Europe. Elle fronça les sourcils, n’arrivant pas à déterminer comment elle pouvait faire un tel parallèle. Alex joua les guides avec bienveillance :

— À cet étage, il y a l’hôpital, les résidences et également un lieu de rencontre. Parfois, on y donne des cours, mais la plupart des enfants sont scolarisés à domicile. Enfin pour ce qui ne concerne pas la magie, bien entendu.

Il fallut quelques secondes à Ileana pour réaliser que tout en parlant, Alex les avait remis en route. Elle se doutait que c’était une manœuvre pour lui faire oublier sa peur et elle devait avouer que c’était habile. La jeune femme se laissa guider sans y opposer une grande résistance, bien qu’elle se contentait de petits pas prudents. Alors qu’il s’engageait dans un escalier très large et évasé dans sa partie basse, Alex poursuivit :

— Pour aujourd’hui, on va aller à l’étage. Comme il est encore tôt et qu’on est en semaine, il ne devrait pas y avoir beaucoup de monde. On n’est pas très nombreux, mais lorsque le dimanche, il y a pratiquement tout Roraima en haut, il y a du monde ! Tu peux me croire, deux milles personnes, ça fait du bruit !

Bien qu’il continuait à donner ses explications, Ileana n’y prêtait plus attention. La rambarde, taillée dans la roche, polie par les dizaines de milliers de mains qui avaient dû la frôler, glissait sous son gant et pendant un instant, elle envisagea de le retirer pour sentir la matière douce sous ses doigts. Ils arrivèrent en haut avant qu’elle n’ait pu se décider.

Elle découvrit un espace bien plus imposant qu’à l’étage inférieur dont le plafond était en partie composé d’une verrière. En face d’elle, une baie vitrée d’une douzaine de mètres de long permettait d’avoir une vue exceptionnelle sur la forêt amazonienne, étouffée dans la brume et qui s’étendait à l’infini au pied du Tepuy. Le paysage la laissa pantoise : bien que vivant sous terre, elle prit conscience qu’ils étaient à haute altitude. Les vibrations magiques, plus intenses à cet étage, lui arrachèrent une grimace, mais dans un même temps, elle les trouva plus supportables, comme noyés dans la masse. C’était moins personnel et il lui était plus facile de les écarter.

— Par là, c’est l’Agence Protectorale aussi dite « AP », poursuivit Alex. C’est ici qu’on gère les missions qui permettent de protéger la communauté magique. Il y en a une deuxième en Europe et une autre en Asie, bien plus anciennes . Roraima n’existe que depuis la toute fin du XIXième siècle.

Il pointa un bâtiment en arc de cercle. La paroi avait été taillée de façon à former trois étages de coursives soutenues par des colonnades. Ileana devina que l’Agence s’étendait derrière le mur de roche. Étrangement, si certaines parties étaient grossièrement travaillées, voire presque brutes, d’autres avaient été délicatement ouvragées avec soin et talent. Dans le creux de l’arc, se trouvait une place pavée de pierres claires et rouge sombre où étaient tracées des arabesques lui rappelant celles dessinées sur le tissu au niveau de sa poitrine. Il y avait une dizaine de bancs et quatre arbres. Des oliviers, lui soufflaient sa mémoire déficiente.

— Pour cette première sortie, je pense que ce sera plus agréable d’aller du côté des jardins.

Intriguée, Ileana le suivit en se demandant ce qu’elle allait découvrir. Ils traversèrent une partie réservée aux activités physiques d’après les dires d’Alex, avec quatre étendues en revêtement goudronné ou de sable rosé, entourées de mur de grillage. Une fois au bout, il l’invita à le rejoindre sur une excroissance rocheuse qui s’avançait au-dessus d’une zone plus végétale qui s’enfonçait en terrasse sur presque la moitié du Tepuy.

L’étage était organisé de telle façon qu’il fallait vraiment s’approcher du bord pour découvrir toute l’étendue du paysage. De nombreuses mosaïques dans la paroi apportaient une luminosité colorée. Elle devina également quelques cavités dans la pierre qui permettaient à l’air de pénétrer dans les jardins. Au loin, elle distinguait une zone plus agricole alors que près d’elle, cela ressemblait plus à un parc. Entre les deux, il y avait une forêt dense, qui délimitait clairement les deux parties. Sur sa droite quelques serres s’adossaient à la paroi.

Ce qu’elle voyait lui semblait incroyable. Elle se demanda de quelle façon la magie avait permis de construire un tel lieu. Ileana réalisa doucement que son don ne se restreignait pas au sang, à la mort et à la douleur, même si elle ne souhaitait toujours pas y faire face.

— Cette zone est généralement plus calme, même s’il y a une certaine tolérance les weekends. On descend ?

Ileana ne répondit pas, incapable de quitter l’endroit des yeux.

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